L’abaissement de la durée légale de travail à 32 heures revient dans le débat public à l’approche de la présidentielle. Dans une tribune aux «Echos», Pierre Liret plaide pour que le temps «libéré» soit consacré à la formation des actifs.

Malgré la crise climatique, la crise sanitaire, l’angoisse sécuritaire et identitaire, la question du temps de travail revient en force dans les débats. La CGT a lancé en septembre une campagne pour les 32 heures en s’appuyant sur des exemples d’entreprises ayant réussi ce changement.

Les médias relaient régulièrement des articles témoignant d’expérimentations d’aménagement du temps de travail en Islande , en Espagne, en Japon et dans d’autres pays, avec ou sans réduction de temps de travail, avec ou sans maintien de salaire, plus ou moins modulable sur la semaine, le mois, l’année, voire l’ensemble de la carrière.

Les questionnements sont nombreux sur les avantages et inconvénients d’une généralisation de la baisse de la durée légale du temps de travail à temps plein : gains de productivité pour les entreprises, intensification du travail pour les salariés mais aussi bien être en dehors, coût pour la société selon le maintien ou non des salariés, des cotisations sociales, modalités d’aménagement et d’organisation du temps de travail, etc.

Les débats sont nombreux quant à l’impact d’une baisse du temps de travail, mais plus rares sur l’impact d’une hausse du temps libéré. Or, dans l’hypothèse d’une semaine de travail de quatre jours, ce serait désormais 43 % de la semaine, soit quasiment la moitié du temps qui serait hors travail. De quoi se demander comment occuper ce temps supplémentaire pour que tous s’y retrouvent : individu, entreprisse, organisations publiques et de la société civile et société toute entière.

 

Valeur travail ou valeur loisir ?

Certains enjeux sont identifiés : rééquilibrage des tâches domestiques entre hommes et femmes, réduction des inégalités entre salariés à temps plein et à temps partiel, temps disponible pour l’engagement local, associatif et citoyen, temps personnel pour ses proches, sa famille, sa maison… Sans oublier les millions de personnes qui exercent un second travail pour améliorer leur pouvoir d’achat.

Cela étant, si tout ou partie de l’économie peut continuer de gagner en productivité en donnant plus de temps libre aux individus, pourquoi s’en priver ? La question est toutefois loin d’être neutre sur les valeurs de la société à long terme car vouloir toujours plus de temps libre, c’est considéré le travail d’abord comme une aliénation alors qu’il est aussi vecteur d’émancipation, d’intégration, de reconnaissance sociale et d’estime de soi.

Tout au long du XIXe et du XXe siècle dans nos sociétés, l’enjeu prioritaire était de rendre le travail moins pénible et de permettre à des salariés dépendant de leur employeur de gagner en temps de liberté. Aujourd’hui, l’agriculture, l’industrie, les services ont gagné en mécanisation, automatisation et digitalisation et ça va continuer. La priorité est désormais plus sociétale que sociale : quel équilibre voulons-nous entre la valeur travail et la valeur loisir dans une société confrontée peut-être à son plus grand défi depuis l’émergence de la civilisation industrielle ?

 

Encourager ceux qui ne se forment pas à se former

Dans un contexte où la notion même de progrès est réinterrogée, rappelons-nous qu’une société qui progresse est une société qui apprend. Alors pourquoi ne pas mettre à profit le temps libéré au travail pour apprendre ?

En 2015, la France a mis en place une architecture nouvelle de la formation professionnelle. L’objectif était de mieux utiliser les fonds au service de l’emploi. Il visait aussi à rendre chacun acteur de son propre parcours professionnel via le compte personnel de formation (CPF). Cette réforme a mis des années à se mettre en place et encore aujourd’hui, bien des progrès restent à faire. Mais sur son levier essentiel, le CPF, la plateforme est opérationnelle, accessible au plus grand nombre est de plus en plus utilisée. L’essor récent des contrats en alternance travail/formation résulte aussi de ces nouveaux dispositifs.

Pour autant, le potentiel de formation reste énorme. Ce sont ceux qui en auraient le plus besoin qui se forment le moins. Les raisons en sont diverses, mais globalement, quand l’envie d’apprendre et là, elle reste souvent une velléité face aux impératifs du quotidien. Quand on termine sa journée de travail, on a plus envie de se reposer que de repartir vers un autre travail exigeant intellectuellement. Ceux qui ont envie d’apprendre sont aussi souvent ceux qui connaissent le plaisir d’apprendre alors que ceux qui n’ont pas goûté ce plaisir en ressentent moins le besoin.

Qui plus est, le CPF est totalement personnel et il est aujourd’hui interdit de faire bénéficier un proche qui en aurait besoin, de son propre crédit formation. Résultat : les jeunes qui auraient besoin de se former manquent de crédit alors que les seniors en fin de carrière en ont parfois trop. Alors pourquoi ne pas envisager de contractualiser, voir conditionner le passage au 32 heures en consacrant le temps libéré à la formation ? Ce serait le signe d’une société qui a envie d’apprendre et donc de progresser.

 

 

Pierre LIRET, auteur et conférencier, membres de la coopérative de travail Coopaname

 

 

En savoir plus : 

Cette tribune a fait l’objet d’une publication sur le journal Les Echos le 5 janvier 2022

 

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