L’année 2026 s’ouvre dans un contexte paradoxal. Jamais l’information n’a été aussi abondante, accessible et immédiate ; jamais, pourtant, la capacité collective à hiérarchiser les faits, à les mettre en perspective et à penser le long terme n’a semblé aussi fragilisée. Ce phénomène ne relève ni d’un simple déficit d’attention, ni d’une faiblesse individuelle. Il constitue une sidération informationnelle permanente : un état durable de saturation cognitive qui empêche la transformation de l’information en jugement politique et fragilise, dans le même mouvement, la possibilité même de faire émerger un récit collectif cohérent, porteur de sens et d’horizon commun.
Cette sidération est devenue un fait politique structurant. Comment inverser la tendance actuelle ?
Sidération et fabrique médiatique : un effet systémique documenté
Cette sidération, alimentée par des médias – dont la plupart est souvent détenue par quelques proches des pouvoirs en place – est indissociable de la fabrique médiatique contemporaine.
À cette concentration des propriétaires s’ajoute une concentration excessivement centrée autour des plateformes d’information et des réseaux sociaux, dont les algorithmes privilégient structurellement les contenus émotionnels, conflictuels et polarisants au détriment de l’analyse structurelle, de l’enquête au long cours et de la mise en perspective historique. L’information devient alors moins un outil de compréhension qu’un flux continu de signaux, difficilement hiérarchisables et par conséquent, contreproductifs sur le plan politique et organisationnel.
Il ne s’agit pas, ici, d’imputer une intention unifiée aux journalistes, ni de mettre en cause l’existence même des médias. Mais de constater un effet systémique convergent : un environnement informationnel, politique et institutionnel qui rend l’indignation plus accessible que la compréhension, la réaction – voire l’invective – plus immédiate que la délibération, et l’adhésion émotionnelle plus probable que l’engagement démocratique durable.
La France n’échappe pas à ces dynamiques.
La concentration de la propriété des médias et ses effets sur le pluralisme réel sont largement documentés par Reporters sans frontières (RSF), qui souligne que la France connaît un recul structurel dans le Classement mondial de la liberté de la presse[1]Reporters sans frontières, Ed. 2023 et 2024. RSF identifie explicitement la concentration capitalistique, la dépendance économique des rédactions et les pressions politiques, comme des facteurs fragilisant l’indépendance éditoriale, dans un paysage médiatique de plus en plus polarisé et homogénéisé.
Ces constats de défaillance des systèmes actuels de représentation du peuple, sont corroborés par les analyses d’Amnesty International[2]Amnesty international, Rapports France, 2022-2024, dont les rapports annuels sur la situation des droits humains en France alertent sur une dégradation progressive du climat démocratique : menaces sur les libertés associatives[3]A. Delfini et J. Talpin, L’Etat contre les associations. Autonomie d’un tournant autoritaire, éd. Textuel, collect. Idées-Débats, 2025 restrictions accrues du droit de manifester, usage disproportionné de la force, extension de dispositifs sécuritaires et banalisation de l’exception. Amnesty souligne également le rôle d’un discours public sécuritaire omniprésent, souvent relayé sans distance critique, contribuant à installer un sentiment d’urgence permanent peu propice à la délibération démocratique.
Les alertes répétées[4]Défenseur des droits, Rapports d’activité, 2021-2024 de Claire Hédon, Défenseure des droits, apportent un autre éclairage institutionnel majeur : dans ses rapports annuels, elle documente la banalisation des atteintes aux droits fondamentaux, l’augmentation des réclamations liées aux violences policières, les discriminations systémiques, les entraves au droit de manifester. Elle insiste également sur les effets délétères de la stigmatisation symbolique de certains mouvements sociaux ou militants, qui contribue à délégitimer l’engagement citoyen.
Plusieurs indicateurs convergents signalent pourtant des fragilités démocratiques et sociales : Transparency International situe la France au 25ᵉ rang mondial, avec un score stagnant de 71/100[5]Transparency International, Corruption Perceptions Index, 2024. Sur le plan social, l’INSEE indique que le taux de pauvreté monétaire atteint 14,5 % en 2022, soit près de 9,2 millions de personnes, tandis qu’un rapport récent de la Revue Française des Affaires Sociale confirme la vulnérabilité accrue des jeunes et des étudiants[6]RFAS, Les conditions de vie des étudiant.e.s : pauvreté(s), précarité(s) et vulnérabilité(s), dossier coordonné par Anne-Cécile Caseau, Malo Mofakhami et Mathieu Rossignol-Brunet, n°2, avr. … Continue reading.
Enfin, les travaux d’Anticor[7]Anticor, Rapports annuels, 2022-2024 complètent ce diagnostic : l’association pointe une fragilisation continue des mécanismes de prévention et de lutte contre la corruption, ainsi qu’une tendance à la normalisation des conflits d’intérêts et à l’affaiblissement des contre-pouvoirs institutionnels. Anticor souligne également la difficulté croissante à faire émerger ces enjeux dans le débat public, tant ils sont éclipsés par la logique de l’actualité immédiate et la hiérarchisation médiatique des sujets.
Lorsque tout est visible, l’essentiel devient paradoxalement plus difficile à discerner
En France, ce sentiment politique et émotionnel s’est manifesté très tôt par la saturation médiatique et la personnalisation extrême du pouvoir, substituant l’agitation à la délibération et la séquence au sens.
La période précédant l’élection présidentielle de 2007, puis durant tout le quinquennat de Nicolas Sarkozy, ont constitué – pour mémoire – un moment fondateur de cette transformation du rapport entre information, pouvoir et démocratie. Dans un flot ininterrompu de florilèges, le discours politique s’est brutalement abaissé, variant entre provocation et insulte. L’ironie est que cette saturation ne s’est jamais réellement interrompue : elle s’est déplacée. Aujourd’hui encore, la confusion entretenue entre actualité politique, judiciaire et médiatique alimente une fatigue démocratique durable, où tout devient événement, mais où plus rien ne permet réellement de prioriser, de délibérer lucidement pour arbitrer collectivement.
Un second épisode de sidération, d’une toute autre ampleur, s’est produit sur la scène internationale au tout début de l’année 2026 suite à l’ « affaire » Maduro. Le 8 janvier 2026, le Sénat des États-Unis a adopté une résolution fondée sur le « War Powers Resolution » de 1973 visant à subordonner toute nouvelle opération militaire contre le Venezuela à une autorisation préalable du Congrès[8]Reuters, 8 janvier 2026 : War Powers Resolution, Public Law 93-148. Juridiquement, cette initiative ne remet pas en cause le statut constitutionnel du président comme « Commander in Chief »[9]Constitution américaine, Sec. 2, clause 1 et demeure exposée à un veto présidentiel. Médiatiquement, elle est – de manière surprenante – passée presqu’inaperçue ; néanmoins, politiquement, elle constitue un signal institutionnel puissant : le rappel, fragile mais réel, que même dans les systèmes les plus puissants, le droit peut encore tenter de contenir l’usage unilatéral de la force.
Si cette dynamique devait se confirmer, elle pourrait ouvrir un point de bascule narratif. L’affaiblissement d’un exécutif assumant une posture belliciste et impérialiste renouvelée pourrait laisser émerger un espace inédit pour un renouveau du récit européen, fondé non sur la puissance militaire ou l’alignement stratégique, mais sur le droit, la démocratie et la coopération internationale.
Dans ces conditions, sortir de la sidération n’est pas un luxe intellectuel mais une responsabilité politique.
Encore faut-il être en mesure de le reconnaître, et surtout de s’en saisir collectivement.
France, Europe : tenir par le droit
Dans ce contexte brutal et sidérant, l’Europe peut et doit tenir debout. Non par la force, mais par le droit. La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, la Convention européenne des droits de l’Homme, la jurisprudence de la Cour européenne, la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et l’article 2 du Traité sur l’Union européenne forment un socle normatif vivant. Ce corpus n’est pas un vestige : il constitue l’une des rares architectures juridiques au monde capable de contenir l’arbitraire politique contemporain, à condition d’être effectivement mis en œuvre.
L’ESS comme démocratie en actes
Cette incarnation de la démocratie passe aussi par l’économie sociale et solidaire (ESS). En France, selon l’Observatoire national de l’ESS, elle représente 2,7 millions d’emplois, soit 13,7 % de l’emploi salarié privé, avec une progression de +1,4 % au premier semestre 2024. À l’échelle européenne, la Commission européenne recense 2,8 millions d’entités et 13,6 millions d’emplois[10]CE, Social Economy Action Plan. Au niveau mondial, le World Cooperative Monitor fait état d’une croissance cumulée d’environ +2,1 % du chiffre d’affaires des grandes coopératives et mutuelles entre 2013 et 2021.
De nombreux travaux montrent combien les secteurs associatifs et d’ESS sont capables de concevoir et d’opérer localement des services d’utilité sociale et/ou d’intérêt général, de détecter des besoins sociaux émergents, tout en structurant des réponses là où l’État et le marché atteignent leurs limites. L’ESS apparaît comme un laboratoire discret mais décisif de démocratie économique[11]Agora D.O.D.E.S, Laboratoire d’idées de l’Ecole des Mines de Paris, Démocratie(s) en action : 50 approches renouvelées de l’entreprise et du travail, ouvrage collectif, Le Bord de l’eau, … Continue reading et d’innovations sociales dans les territoires[12]C. Amblard, Territoire, utilité sociale et association. Vers une révolution moléculaire du capitalisme ? in dossier collectif Institut ISBL, Utilité sociale et territoires : zone d’influence, … Continue reading.
Résister : un principe d’action démocratique
Pour 2026, la ligne éditoriale de l’Institut ISBL sera placée sous le signe de la résistance.
Résister n’est pas ici un slogan, c’est un principe d’action qui interroge lorsque les conditions mêmes de la démocratie sont fragilisées[13]Ogien et S. Laugier Pourquoi désobéir en démocratie ? La Découverte, 2024 : les travaux des auteurs rappellent que la désobéissance peut constituer une ressource démocratique, lorsqu’elle … Continue reading.
De ce point de vue, l’Institut ISBL revendique une filiation intellectuelle assumée et cohérente, appréhendée non comme un héritage passéiste, mais comme un outillage critique pour l’action : la référence à Edgar Morin[14]Morin, Introduction à la pensée complexe, essai, 1990 s’impose d’abord, tant la pensée complexe apparaît indispensable pour appréhender des crises désormais imbriquées — démocratiques, sociales, économiques, écologiques — et refuser les lectures simplificatrices qui nourrissent la sidération. L’apport de Pierre Bourdieu[15]X. Molénat, Pierre Bourdieu (1930-2002) La domination symbolique, Sciences Humaines, 2022 permet, quant à lui, de mettre au jour les mécanismes de domination symbolique à l’œuvre dans les champs politique, médiatique et institutionnel, et d’interroger les conditions sociales de production du consentement ou de la résignation. Cette vigilance critique trouve un prolongement direct dans les travaux de Hannah Arendt[16]H. Arendt, Les origines du totalitarisme. L’impérialisme, Fayard, 1951, pour qui la démocratie se joue dans la préservation de l’espace public, la pluralité des points de vue et la capacité des citoyens à juger par eux-mêmes. À cette réflexion s’ajoute l’analyse développée par Naomi Klein[17]N. Klein, La stratégie du chaos. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2021, dont les travaux montrent comment la sidération collective peut devenir un mode de gouvernement, en exploitant les chocs, les crises et l’urgence permanente pour neutraliser le débat démocratique. Enfin, cette filiation intellectuelle serait incomplète sans une référence explicite à la résistance comme exigence civique : les écrits de Stéphane Hessel[18]S. Hessel, Indignez-vous, essai, 2010 et de ClaudeAlphandéry[19]H. Sibille, Résister dans les pas de Claude Alphandéry, Labo ESS, discours, Congrès ESS France 2024 rappellent que la résistance n’est ni un réflexe nostalgique ni une posture morale abstraite, mais un acte politique concret, inscrit dans le présent, lorsque les principes démocratiques sont fragilisés.
Ces références ne sont pas des postures : elles constituent des outils pour penser et agir différemment.
Résister, dans cette perspective, consiste d’abord à nommer les dérives, à refuser l’indifférence et à maintenir vivante la capacité d’agir collectivement. C’est également pouvoir être librement informés, (re)créer un récit à la fois désirable et soutenable, c’est redonner du sens, rendre à nouveau possible l’engagement éclairé, restaurer un cap en proposant des alternatives crédibles et opérationnelles.
Voilà pourquoi, promouvoir l’ESS comme force de transformation sociétale, est plus que jamais l’ambition de l’Institut ISBL pour 2026 !
- Mutualisation : pourquoi l’enjeu fiscal conditionne l’avenir de l’action collective de l’ESS ? - 26 janvier 2026
- Sortir de la sidération - 26 janvier 2026
- Les assises de la démocratie en organisations 3ème édition : Outiller la démocratie - 20 janvier 2026
References
| ↑1 | Reporters sans frontières, Ed. 2023 et 2024 |
|---|---|
| ↑2 | Amnesty international, Rapports France, 2022-2024 |
| ↑3 | A. Delfini et J. Talpin, L’Etat contre les associations. Autonomie d’un tournant autoritaire, éd. Textuel, collect. Idées-Débats, 2025 |
| ↑4 | Défenseur des droits, Rapports d’activité, 2021-2024 |
| ↑5 | Transparency International, Corruption Perceptions Index, 2024 |
| ↑6 | RFAS, Les conditions de vie des étudiant.e.s : pauvreté(s), précarité(s) et vulnérabilité(s), dossier coordonné par Anne-Cécile Caseau, Malo Mofakhami et Mathieu Rossignol-Brunet, n°2, avr. – juin 2025 |
| ↑7 | Anticor, Rapports annuels, 2022-2024 |
| ↑8 | Reuters, 8 janvier 2026 : War Powers Resolution, Public Law 93-148 |
| ↑9 | Constitution américaine, Sec. 2, clause 1 |
| ↑10 | CE, Social Economy Action Plan |
| ↑11 | Agora D.O.D.E.S, Laboratoire d’idées de l’Ecole des Mines de Paris, Démocratie(s) en action : 50 approches renouvelées de l’entreprise et du travail, ouvrage collectif, Le Bord de l’eau, juin 2025, 394 p. |
| ↑12 | C. Amblard, Territoire, utilité sociale et association. Vers une révolution moléculaire du capitalisme ? in dossier collectif Institut ISBL, Utilité sociale et territoires : zone d’influence, Juris associations Dalloz, 15 sept. 2025, pp. 17 à 33 |
| ↑13 | Ogien et S. Laugier Pourquoi désobéir en démocratie ? La Découverte, 2024 : les travaux des auteurs rappellent que la désobéissance peut constituer une ressource démocratique, lorsqu’elle vise à préserver l’État de droit. |
| ↑14 | Morin, Introduction à la pensée complexe, essai, 1990 |
| ↑15 | X. Molénat, Pierre Bourdieu (1930-2002) La domination symbolique, Sciences Humaines, 2022 |
| ↑16 | H. Arendt, Les origines du totalitarisme. L’impérialisme, Fayard, 1951 |
| ↑17 | N. Klein, La stratégie du chaos. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2021 |
| ↑18 | S. Hessel, Indignez-vous, essai, 2010 |
| ↑19 | H. Sibille, Résister dans les pas de Claude Alphandéry, Labo ESS, discours, Congrès ESS France 2024 |








