Découvrez notre entretien avec Jean-François Draperi[1]Docteur en géographie rurale et aménagement du territoire (Paris Panthéon-Sorbonne), Jean-François Draperi anciennement maître de conférences en sociologie et directeur du Centre d’économie … Continue reading, auteur de l’ouvrage : Repenser l’économie sociale et solidaire – De la crise de la modernité au bien-vivre ensemble ( éditions Les Petits Matins, coll. Mondes en transitions, mars 2026). Face à une modernité en crise, fondée sur l’individualisme et l’exploitation du vivant, l’auteur invite l’économie sociale et solidaire (ESS) à repenser ses fondements et propose de la reconnecter à une histoire plus ancienne des solidarités humaines – l’« associatisme » – pour la réinscrire dans les pratiques d’entraide et les dynamiques décoloniales, et ouvrir ainsi de nouvelles voies pour mieux vivre ensemble.

 

JPB –  Jean-François Draperi, dans votre dernier ouvrage[2]Jean-François Draperi, Repenser l’économie sociale et solidaire – De la crise de la modernité au bien-vivre ensemble, Les Petits Matins, coll. Mondes en transitions, mars 2026 volontairement « décalé », vous n’hésitez pas à réinterroger la modernité de l’économie sociale et solidaire, ESS pourtant assez consensuellement présentée comme modèle d’avenir par ses promoteurs. La crise de la modernité telle que vous la percevez serait-elle donc aussi – ou d’abord – une crise de l’ESS ?

JFD – Oui tout à fait ! La crise de la modernité est aussi, au moins potentiellement, une crise de l’ESS… à moins que celle-ci parvienne à se définir comme ‘non moderne’. Ce qui est problématique dans la mesure où l’on s’accorde à admettre que l’ESS naît au début du 19e siècle, c’est-à-dire en pleine modernité. C’est l’objet de ce livre que de poser, et tenter d’éclairer, ce problème.

Je pars du constat que les ressources limitées de la planète ne permettent pas à l’ensemble de la population du globe de vivre selon les normes de la modernité, c’est-à-dire celles d’un travail que les technologies rendent de plus en plus productif et d’une consommation de masse nécessitant une exploitation toujours plus massive des ressources naturelles. Nous savons depuis plus d’un demi-siècle que nous devons nécessairement changer de modèle de développement.

A cette contrainte vitale pour l’humanité s’ajoutent l’absurdité et l’affront éthique que la modernité fait à l’ESS, en ce qu’elle produit une quantité croissante de matières superflues sans être en mesure de servir les besoins humains les plus fondamentaux. Ce constat nous place dans l’obligation, à la fois vitale et humaine, de chercher une autre voie d’avenir que celle de la modernité.

L’ESS est-elle capable de définir cette autre voie ?

La réponse est « oui » à la condition qu’elle sorte de cette modernité sans avenir.

Ce livre affirme qu’elle en est capable, simplement parce que sa nature première, son identité, sa spécificité ne sont aucunement liées à la modernité. Au contraire, la modernité dans laquelle elle évolue est une difficulté qu’elle doit affronter et qui la menace parce qu’elle définit un climat adverse aussi bien au niveau des valeurs qu’au niveau des pratiques : la centralité du marché, la concurrence exacerbée, la valorisation de la réussite individuelle, le culte de l’argent, le pouvoir établi sur les rapports de force, la subordination du travail, de la santé, de l’art, de la culture à la logique de marché, mais aussi plus insidieusement les racismes, les néocolonialismes, les impérialismes économiques, etc. sont autant de ressorts et de pratiques antinomiques avec les principes de l’ESS, auxquels l’ESS doit faire face, et avec lesquels elle compose parfois, pour pouvoir survivre.

Si la crise de la modernité est aussi une crise de l’ESS, c’est alors celle d’une ESS qui n’est peut-être plus tout à fait elle-même.

 

JPB –  L’une des idées-forces du livre réside dans le double « décentrage » – temporel et spatial – que votre regard opère pour rendre compte de l’ESS dans sa globalité. En quoi cette mise en perspective doublement élargie vous est-elle apparue féconde et nécessaire, au-delà même de la part essentielle des suds dans l’installation d’une économie plurielle à l’échelle planétaire à laquelle votre démarche rend droit ?

JFD – Ces deux perspectives géographique et historique permettent de mieux penser un monde globalisé. Le propre de la modernité est de se centrer sur le temps présent, de considérer que ce qui est passé est dépassé et que ce qui est lointain est distant. Or l’ESS affirme se fonder sur des valeurs universelles. Une telle ambition peut se transformer en prétention impériale si elle n’exprime pas les valeurs d’autres cultures que celles de l’Europe, son berceau. Alors que le capitalisme industriel est tenu pour partie au moins responsable de la crise de la modernité, comment expliquer que l’expérience de Rochdale, une coopérative de consommateurs créée par des ouvriers dans la banlieue de Manchester au milieu du 19e siècle, fonde encore, près de deux siècles plus tard, le caractère universel d’une l’ESS mondialisée ? Pourquoi Rochdale et non le Familistère de Godin ou les Maisons du peuple belges ou la Constitution de la Confédération suisse ou les villages Bwa du Burkina Faso ou les guildes médiévales européennes ou les systèmes de réciprocité des Incas, etc. ?

Ce n’est qu’en adoptant un regard proprement anthropologique et en suivant une démarche d’histoire désorientée, c’est-à-dire laissant leur place aux autres possibles, que nous pouvons envisager un avenir dépassant une modernité en crise, une transmodernité. Ceci suppose de questionner nos savoirs, ce qu’on ne peut faire tout à fait qu’en se plaçant d’un point de vue non moderne. C’est tout l’intérêt des deux déplacements spatial et temporel.

 

JPB –  Dans le cadre d’une critique robuste et constructive des fondements de l’ESS telle que communément représentée, vous allez jusqu’à remettre en cause certains des principes officiellement ancrés qui la caractérisent, en particulier en matière de coopération. Les pionniers de Rochdale par l’entremise de leurs successeurs doivent-ils s’en inquiéter, ou bien s’en emparer ?

JFD – Ils ne peuvent pas s’en inquiéter dans la mesure où la proposition est d’élargir l’ambition et le champ d’expression de la coopération. Une telle proposition n’est pas la première dans l’histoire de la coopération. Le mouvement coopératif et de l’ESS a renouvelé son projet à plusieurs reprises. Soit parce que sa conception antérieure ne répondait plus à son projet de constituer une alternative économique et sociale : ce fut le cas au moment de la fondation de l’Alliance coopérative internationale en 1895 qui consacra la supériorité des coopératives de consommateurs pour renouveler un projet que les associations de producteurs avaient échoué à réaliser ; soit parce que les coopératives et les associations se sont trouvées au fondement de nouveaux projets sociétaux, comme ce fut le cas dans la décennie 1960 au moment de l’accession à l’indépendance de la majorité des pays de l’hémisphère Sud.

L’essor actuel de l’ESS invite à repenser une nouvelle fois les principes. Pour le dire vite, il s’agit notamment de questionner la neutralité de l’ESS, singulièrement au regard du marché ; de discuter de l’intérêt de la distinction entre intérêt collectif des membres et intérêt général ; de passer d’une logique entrepreneuriale à une logique de mouvement sociétal ; de mettre à distance les logiques sectorielles pour se recentrer de façon transversale sur les besoins fondamentaux d’une population donnée.

 

JPB –  Vous reprenez à nouveaux frais dans ce dernier opus le concept d’ « associatisme » tiré de votre somme historique sur le fait associatif dans l’Occident médiéval parue en 2022[3]Jean-François Draperi, Le fait associatif dans l’Occident médiéval. De l’émergence des communs à la suprématie des marchés, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « L’Histoire des … Continue reading. Cet « associatisme » mis en œuvre serait-il en capacité de constituer un dépassement heureux de l’ESS, ne serait-ce qu’en détachant celle-ci de son assignation encombrante à une supposée modernité ?

JFD – Oui. Précisément, il me semble que l’inscription de l’ESS dans l’associatisme, c’est-à-dire dans la famille plurimillénaire des systèmes d’entraides, constitue une condition de survie à la crise de la modernité. Au lieu de suivre la modernité qui affirme la nécessité de rompre avec les traditions, conception qui fonde l’idée d’un progrès linéaire des sociétés, l’ESS peut revendiquer de s’inscrire dans la continuité de l’infinie diversité des formes d’associations et d’entraides qui tissaient, et tissent encore, les liens sociaux des sociétés d’avant la modernité.

Cette inscription dans l’associatisme permet de concevoir différemment l’ESS.

Elle permet d’affirmer que l’unité fondatrice de l’ESS est le groupement de personnes et non l’entreprise fondée par le groupement ; que son écosystème est la communauté d’habitants et non le marché concurrentiel ; que sa mesure est la satisfaction des besoins fondamentaux et non le chiffre d’affaires ou le nombre d’emplois ; que sa finalité première est l’établissement de lien sociaux et non le travail associé ; que sa destination est l’ensemble d’une population et non ses seuls membres.

En ajoutant ceci : dans un monde globalisé, le principe d’action de l’ESS est pacifiste et internationaliste. L’ESS admet la pluralité des principes selon les cultures dans lesquelles elle s’exprime dans le respect de valeurs universelles. L’associatisme permet une plus grande liberté d’expression de l’ESS traduisant une conception plus large du respect mutuel. Et, partant, une plus grande extension du mouvement.

 

 

 

Propos recueillis par Jean-Philippe BRUN, coopérateur délégué Coop Atlantique, délégué territorial AESIO Mutuelle, administrateur CRESS Nouvelle-Aquitaine

 

 

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Rubrique  « A découvrir … » : Repenser l’économie sociale et solidaire – De la crise de la modernité au bien-vivre ensemble ( éditions Les Petits Matins, coll. Mondes en transitions, mars 2026)

Jean-Philippe Brun

References

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1 Docteur en géographie rurale et aménagement du territoire (Paris Panthéon-Sorbonne), Jean-François Draperi anciennement maître de conférences en sociologie et directeur du Centre d’économie sociale Travail et société (CESTES) au CNAM, rédacteur en chef de la Revue internationale de l’économie sociale (Recma) et responsable scientifique des formations en économie sociale et solidaire dans le réseau du Cnam.
2 Jean-François Draperi, Repenser l’économie sociale et solidaire – De la crise de la modernité au bien-vivre ensemble, Les Petits Matins, coll. Mondes en transitions, mars 2026
3 Jean-François Draperi, Le fait associatif dans l’Occident médiéval. De l’émergence des communs à la suprématie des marchés, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « L’Histoire des brèches », 2021, 400 p., EAN : 9782356878205.





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