Derrière l’objectif affiché de simplification économique, le projet de loi récemment adopté sur la vie des entreprises, opère un glissement préoccupant : celui d’un effacement progressif des salariés dans les processus de reprise de leur propre entreprise.
Simplifier. Le mot est devenu un mantra des politiques économiques contemporaines. Simplifier les normes, accélérer les procédures, lever les freins. Sur le papier, l’ambition est difficilement contestable. Mais encore faut-il s’interroger : simplifier pour qui, et à quel prix ?
Avec le projet de loi de simplification de la vie économique, le gouvernement fait un choix clair : celui de la fluidité des cessions d’entreprise. Un choix qui, en apparence technique, redessine en réalité les rapports de force au moment crucial de la transmission.
Les nouvelles dispositions s’appliqueront aux cessions conclues à compter de deux mois suivant la promulgation de la loi.
Une procédure d’information unique est désormais prévue, applicable principalement :
- Aux sociétés de moins de 50 salariés ;
- Ainsi qu’aux sociétés d’au moins 50 salariés dépourvues de comité social et économique (CSE).
Les obligations d’information sont en conséquence rationalisées et recentrées sur les structures de petite taille ou dépourvues d’instances représentatives du personnel.
L’information des salariés devra être délivrée au plus tard un mois avant la réalisation de la cession de la participation, le délai étant ainsi réduit par rapport au régime antérieur 2 mois)
En cas d’action en responsabilité liée au non-respect de l’obligation d’information, le montant des dommages et intérêts susceptibles d’être prononcés est plafonné à 0,5 % du prix de vente de la participation (2% auparavant). Le régime de sanction est donc allégé.
Une information réduite, une opportunité en moins
Jusqu’ici, les chefs d’entreprise devaient informer leurs salariés en cas de projet de vente, afin de leur permettre de formuler une éventuelle offre de reprise. Ce dispositif, issu de la loi Hamon de 2014[1]Loi 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire, dite « loi Hamon » (loi 2014-856 du 31 juillet 2014, art. 19 et 20, JO du 1er août), visait à encourager les reprises internes, notamment sous forme de coopératives. Ce droit n’était pas parfait. Il était parfois mal appliqué, parfois contourné. Mais il existait.
En l’allégeant, voire en le vidant de sa substance dans certains cas, le législateur envoie un signal : la reprise par les salariés n’est plus une priorité.
Or, sans information, pas de projet. Sans projet, pas d’alternative. La conséquence est simple : les salariés redeviennent spectateurs d’une décision qui engage pourtant directement leur avenir.
Le renoncement financier
Plus révélateur encore est l’abandon d’un projet de fonds dédié à la reprise par les salariés. Car reprendre une entreprise ne relève pas seulement de la volonté, mais aussi de la capacité financière. Initialement envisagé pour faciliter le financement de ces opérations souvent complexes, ce dispositif a finalement été abandonné lors des débats parlementaires.
Face à des investisseurs structurés, les salariés partent déjà avec un handicap. Supprimer l’un des rares outils susceptibles de rééquilibrer cette situation revient à entériner une inégalité de fait.
Une décision qui suscite des inquiétudes parmi les défenseurs de l’économie sociale et solidaire. Car sans accompagnement financier spécifique, les salariés restent souvent désavantagés face à des repreneurs extérieurs mieux capitalisés.
Ce renoncement pose une question fondamentale : souhaite-t-on réellement encourager les reprises collectives, ou simplement en conserver l’idée comme principe théorique ?
Une vision réductrice de l’efficacité économique
Derrière ces choix se dessine une conception particulière de l’efficacité économique : une entreprise se transmet mieux lorsqu’elle se vend vite, avec le moins de contraintes possible.
Mais cette vision oublie une réalité essentielle. Lorsqu’ils reprennent leur entreprise, les salariés ne sont pas des repreneurs comme les autres. Ils portent un projet ancré dans un territoire, une histoire collective, une continuité sociale.
Réduire leur place, c’est aussi prendre le risque de privilégier des logiques purement financières au détriment de dynamiques de long terme.
Redonner du sens à la transmission
Il ne s’agit pas de refuser toute simplification. Certaines procédures méritent d’être allégées. Certaines contraintes, repensées. Mais simplifier ne devrait pas signifier effacer des acteurs clés du processus économique.
La transmission d’une entreprise n’est pas une simple opération juridique. C’est un moment de bascule, où se joue bien plus que la propriété : l’emploi, le savoir-faire, parfois l’identité même d’un territoire.
À ce titre, les salariés devraient être considérés non comme une contrainte, mais comme une opportunité.
Conclusion
En 2026, il y a environ 42 000 entreprises ou fonds actuellement affichés comme à reprendre sur la plateforme nationale Bpifrance. Mais le besoin réel de reprise-transmission est beaucoup plus élevé, autour de 70 000 à 74 000 entreprises par an, avec un stock estimé à 350 000 transmissions à organiser dans les cinq prochaines années[2]Le chiffre de communication souvent utilisé – 500 000 à 700 000 entreprises à transmettre sur dix ans – correspond à un ordre de grandeur macroéconomique, pas au nombre … Continue reading
Au fond, la question est politique : quelle place voulons-nous accorder au travail dans l’économie ?
En réduisant les marges de manœuvre des salariés pour reprendre leur entreprise, le projet de loi apporte une réponse discrète, mais lourde de conséquences. Il suscite des interrogations quant à ses effets sur la démocratie économique.
En savoir plus :
Projet de loi de simplification de la vie économique, définitivement adopté par le Parlement le 15 avril 2026 https://www.senat.fr/petite-loi-ameli/2025-2026/287.html
References
| ↑1 | Loi 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire, dite « loi Hamon » (loi 2014-856 du 31 juillet 2014, art. 19 et 20, JO du 1er août) |
|---|---|
| ↑2 | Le chiffre de communication souvent utilisé – 500 000 à 700 000 entreprises à transmettre sur dix ans – correspond à un ordre de grandeur macroéconomique, pas au nombre d’entreprises immédiatement disponibles à la reprise. CCI France évoque par exemple 700 000 entreprises à céder entre 2022 et 2032. Source : Le Mois de la Transmission-Reprise d’entreprise | CCI – Chambre de commerce et d’industrie |








