Découvrez notre entretien avec Benoît Borrits, réalisé par Pierre Liret, autour de son ouvrage Retrouver des « Jours heureux » – Construire un nouveau compromis social (Éditions du Détour, septembre 2026). Face au chômage de masse et à la précarisation du travail, l’auteur propose une autre voie que la réduction du coût du travail : la mutualisation, entre entreprises, d’une fraction des revenus du travail, grâce à la création d’une caisse interentreprises. Ce mécanisme vise à réduire les risques liés à l’embauche, à favoriser le plein-emploi et à permettre une augmentation des salaires, tout en repensant les conditions d’un nouveau compromis social.

 

 

PL – Vous publiez un livre qui promet le retour des jours heureux. Est-ce possible à l’heure du dérèglement climatique, des guerres, des pénuries et de l’IA ?

BB – Les défis que vous venez d’énumérer sont énormes. Rien ne serait pire que d’être des lapins pris dans les phares d’une voiture. Nous devons justement agir pour que, quels que soient les enjeux, nous ayons un futur vivable. Il est un enjeu que vous n’avez pas cité et qui est pourtant l’une des clés du mécontentement ou de la résignation des populations : le sentiment d’injustice qui se creuse entre les ultra-riches et ceux qui ne vivent que de leur travail ou des aides publiques parce qu’ils n’ont pas de travail. Depuis les années 1970-1980, la progression du bonheur n’est plus corrélée à la croissance du PIB. La réponse à apporter à ces nombreux défis repose donc sur notre capacité à vivre ensemble, d’où l’importance d’être en mesure d’envisager un nouveau compromis social.

 

PL – Qu’est-ce que la Sécurité économique et sociale (SES) ?

BB – La SES qui est au cœur de ce livre est un système de garantie mutualisée de l’emploi. Dans notre société, l’économie et les entreprises jouent un rôle prépondérant. L’idée est donc de garantir à chaque entreprise, quelle que soit sa taille ou son métier, la prise en charge d’une part de ses salaires. Cette garantie sera financée par la mobilisation d’un pourcentage de la richesse que produisent toutes les entreprises. Cette part mutualisée sera calculée pour simplifier la compréhension sur la différence entre les ventes et les achats.

Avec les personnes qui soutiennent cette idée dans le cadre de l’association ALSES, on a évalué, sur la base des statistiques de l’Insee, qu’en France, chaque emploi génère en moyenne une richesse de 5 500 euros par mois. Comptablement, on appelle ça valeur ajoutée. Si on mobilisait 20 % de la richesse produite collectivement, on pourrait garantir 1 100 euros par mois pour chaque emploi en équivalent temps plein.

Cela fonctionne par l’intermédiaire d’une caisse interentreprises. Reprenons l’exemple d’une mutualisation à 20 %. À la fin de chaque mois, l’entreprise déclare la richesse qu’elle a produite. Elle est donc virtuellement redevable de 20 % de cette somme. En contrepartie, elle a droit à une garantie de 1 100 euros par emploi. Si sa contribution au système est supérieure à ses droits en allocations, elle verse la différence. Inversement, si ses droits sont supérieurs à sa contribution dûe, elle encaisse la différence. Et ainsi de suite au mois le mois.

Les valeurs sur lesquelles la SES s’appuie sont la démarchandisation, la mutualisation et l’égalité entre les personnes aussi bien qu’entre les entreprises. Démarchandisation d’une fraction des revenus du travail. Mutualisation interentreprises pour sécuriser les revenus du travail. Égalité comme mode de répartition de cette part mutualisée. Des valeurs totalement compatibles avec l’ESS. La SES, c’est porter les valeurs de l’ESS à l’ensemble de l’économie.

 

PL – L’objectif de la SES est-il d’en finir avec le chômage de longue durée ?

BB – Je dis souvent qu’un emploi, c’est une activité qui rémunère correctement celui ou celle qui la pratique. Au regard de cette définition, on doit forcément se demander si les emplois indépendants dans lesquels les personnes travaillent beaucoup contre une rémunération misérable, répondent à ce critère. Une chose est certaine : il ne s’agit pas d’un travail décent au sens qu’en a donné l’Organisation internationale du travail (OIT). La situation est différente pour le travail salarié où le Smic définit le niveau en dessous duquel l’entreprise ne peut pas payer quelqu’un. Est-ce que le Smic est aujourd’hui suffisant pour estimer qu’un travail est décent ? La hausse du prix des dépenses contraintes, fait qu’il s’agit d’un réel débat. Le propre de la SES est de pouvoir fixer le niveau du Smic sans aucun effet négatif sur l’emploi.

Avec la SES, une part de la rémunération est d’office assurée par l’ensemble de l’économie. Elle permet donc à des activités qui ne génèrent pas suffisamment de valeur ajoutée marchande mais utiles à la société, notamment dans le domaine du care ou de la transition écologique, de devenir de véritables emplois correctement payés. Pour vous donner un ordre d’idée, le coût du Smic, cotisations patronales incluses, est aujourd’hui de 1988 euros mensuels. Avec une mutualisation à 20 %, l’entreprise bénéficie d’une part garantie de 1 100 euros. Il lui faut donc trouver au minimum 888 euros pour que l’activité devienne un emploi. Comme une part de sa richesse produite sera mobilisée par la mutualisation, c’est donc 888 euros divisés par 20 % qu’il faut que l’entreprise génère, soit 1110 euros. Sans SES, l’emploi n’était possible qu’à partir de 1 988 euros. Avec une SES à 20 % de mutualisation, ce seuil passe à 1 110 euros.

 

PL – Votre expérience de chef d’entreprise vous permet de souligner que le premier facteur de décision pour une entreprise est l’évaluation du risque, ce qui freine notamment l’embauche. Comment la SES diminue-t-elle le risque des entreprises ?

BB –  Embaucher une personne en régime salarié, c’est s’engager à payer à celle-ci tous les mois un salaire et ses cotisations sociales. Or, par définition, personne ne connaît le futur. L’entreprise fait, certes, des anticipations mais elle ne sera jamais certaine du niveau de ses ventes et de ses marges. Est-ce que ses clients seront toujours là ? Est-ce qu’un concurrent ne va pas diminuer ses parts de marché ? En cas de hausse des prix de ses achats, je pense ici aux coûts énergétiques, pourra-t-elle les répercuter sur ses prix de vente ?

Le risque maximum de l’entreprise à l’égard d’un emploi peut donc s’évaluer comme étant le coût total du salaire. À partir du moment où une partie de celui-ci est prise en charge par l’ensemble de l’économie, vous diminuez donc forcément le risque en proportion. Non seulement, il devient plus facile d’embaucher mais, en plus, en cas de difficultés de l’entreprise, le licenciement sera plus facilement évité.

J’ai été entrepreneur en progiciels informatiques, un domaine où il faut dépenser beaucoup de salaires en termes de recherche et développement avant de réaliser des ventes. J’aurais adoré disposer d’un tel système qui aurait largement diminué nos besoins de financement.

 

PL – Est-ce un jeu à somme nulle ? Les plus riches aident-ils les plus pauvres ?

BB –  Il faut d’abord dire que notre système actuel est un jeu à somme négative ! De nombreuses personnes sont exclues de l’emploi depuis de nombreuses années. Notre humanité exige que nous les indemnisions, mais il s’agit d’un pis-aller qui est négatif pour l’ensemble de la société. Parce que cela coûte aux budgets publics et qu’il ne faut pas dissuader l’emploi, les minima sociaux restent faibles et ne permettent pas, à leurs ayant droits, de sortir de la pauvreté. Dans les faits, nous nous privons de l’apport de millions de personnes et cela est forcément mauvais pour notre économie sans parler des dégâts que cela entraîne pour notre société en termes de cohésion et de prolifération d’activités illégales. En clair, un mécanisme de mutualisation et de garantie interentreprises ne peut que favoriser leur gestion de long terme et minimiser la prise de risque pour embaucher. Donc non, ce n’est pas un jeu à somme nulle puisque la baisse du risque pour chacun favorisera l’embauche et donc l’économie.

 

PL – La SES réduit la place du capital dans l’économie. Comment ?

BB – Toute activité économique nécessite des dépenses préalables à des ventes. Il s’agit d’achats, notamment des investissements, et de salaires à assurer. Ces dépenses devront donc être couvertes par des ventes mais celles-ci se feront plus tard.

Comme la base de mutualisation de la SES est, schématiquement, la différence entre les ventes et les achats, tout achat réduira cette base. Si nous reprenons notre exemple d’une mutualisation à 20 %, ceci signifie que tout achat sera pris en charge à 20 % par l’ensemble de l’économie.

Dès lors, on aide les salaires en moyenne à hauteur de 20 %, les achats à hauteur de 20 %, le tout étant financé par une contribution de 20 % sur les ventes. On réduit alors les besoins de financement de l’économie et ceci aura des conséquences fortes en termes de dynamisation de l’économie.

D’abord, en favorisant les investissements, ces achats réalisés dans une optique de long terme. Une machine-outil de 100 000 euros qu’une entreprise aurait besoin d’acheter ne coûte alors plus que 80 000 euros, les 20 000 euros restants étant payés par l’ensemble de l’économie. Les entreprises financent souvent ces équipements par des prêts bancaires. Cela réduira la dépendance des entreprises aux banques.

D’une façon plus générale, les entreprises se financent par endettement et par capitaux propres. À rapport constant entre ces deux modes de financement, les besoins en capitaux propres seront en moyenne réduits du pourcentage de mutualisation. Ceci signifie que les entreprises pourront alors au choix, distribuer aux propriétaires les excédents de trésorerie ou réinvestir ceux-ci dans de nouveaux projets. Il deviendra alors possible d’entreprendre avec moins de capitaux. Très concrètement, la mutualisation, en tant que nouveau mode de financement, réduira la place du capital et de l’endettement dans l’économie.

 

PL – Comment la minorité d’entreprises contributrices peut-elle adhérer au système ?

BB –  Il convient d’abord de dire qu’une entreprise peut très bien être contributrice un mois et bénéficiaire le mois suivant. Même si elle est, de façon générale, contributrice nette, il faut voir qu’elle bénéficie de facto d’une assurance en cas de difficultés qu’elle n’avait pas auparavant.

Mais il faut comprendre que toutes les entreprises, je dis bien toutes, bénéficieront de la réduction des besoins en financement qu’apportera la SES. Cette réduction des besoins permettra aux entreprises de réduire leurs fonds propres par distribution aux propriétaires ou par augmentation de l’activité.

Dans les faits, la SES ne touche aucunement le résultat net global des entreprises. Elle ne fait que redistribuer ces résultats, certaines le verront bonifié, alors que d’autres le verront réduit. Mais il faut comprendre qu’un résultat n’a de sens que rapporté aux capitaux propres qui ont été mobilisés pour le réaliser, ce qu’on appelle le rendement des capitaux propres ou en bon français, return on equity. Comme le résultat, même diminué, se rapporte à des capitaux propres toujours moindres, il en résulte au final que l’extrême majorité des entreprises sera gagnante à l’introduction de la SES. C’est ce qu’a démontré une étude que l’Alses a réalisée sur la base de données Esane de l’Insee.

C’est ici que réside la possibilité d’un nouveau compromis social. Il ne s’agit pas d’une négociation capital-travail à somme nulle. Il s’agit de relancer le progrès social sans dissuader les capitaux de s’investir dans l’économie. C’est justement ce que permet la SES.

 

PL – Selon vous, la SES est un mécanisme plus efficace que la redistribution par les impôts. Pourquoi ?

BB –  Les impôts sont indispensables pour financer nos services publics. Sans eux, notre cohésion sociale serait difficile à assurer, sans parler du fait que nous n’aurions tout simplement plus d’État et donc de règles pour notre vivre-ensemble. Une grande partie de ceux-ci sont aujourd’hui employés pour réparer les dégâts que produit le tout-marché dans la définition des revenus du travail. Cela va des exonérations de cotisations sociales compensées par des ressources fiscales, des divers minima sociaux destinés à pallier l’incapacité du tout-marché à apporter le plein emploi avec des revenus décents pour toutes et tous. Pour autant, les impôts ne font pas tout et le chômage de longue durée est toujours là. C’est une perte pour notre société dans son ensemble et un manque à gagner pour les finances publiques. Cette déficience du tout-marché explique, en grande partie, notre endettement public actuel.

La SES fonctionne d’une façon plus simple et plus efficace qu’une redistribution par les impôts. Elle agit sur la formation des revenus dès le départ pour obtenir une société d’office plus égalitaire puisque chaque emploi bénéficie d’une part garantie en dehors du marché.

 

PL – Vous dites qu’il est illusoire de faire reposer aujourd’hui l’emploi sur la croissance du PIB. Comment crée-t-on de l’emploi sans croissance ?

BB –  La faible croissance de ces dernières décennies montre qu’il est illusoire de faire reposer l’emploi sur la croissance du PIB. Sans SES, tout emploi supplémentaire doit forcément générer au moins l’équivalent du coût du salaire minimum. Or, depuis quelques décennies, la croissance n’a jamais suffi pour résorber le chômage de masse. On a réduit le coût du Smic par des exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires afin que la situation de l’emploi ne soit pas catastrophique et, moins ouvertement, on a poussé beaucoup de gens vers le travail indépendant souvent très mal payé.

La SES fonctionne autrement. Elle permet, par des transferts interentreprises, de garantir que chaque entité employeuse soit en mesure de payer le salaire minimum. Ceci rend le niveau de l’emploi indépendant de la croissance. Ce dispositif permet de penser une économie post-croissance où la recherche de l’épanouissement de chacune et de chacun sera l’objectif premier.

 

PL – Que deviendront tous ceux qui veulent créer leur activité en travail indépendant ?

BB –  La SES s’applique aussi au travail indépendant. Toute personne qui souhaite travailler de façon indépendante disposera, comme toute autre entreprise, de cette même part garantie de revenus. Pour reprendre l’exemple précédent d’une mutualisation à 20 %, cette personne aura une garantie de 1100 euros par mois qui lui permettra de créer son activité de façon sereine. La SES cherche à promouvoir le choix de l’emploi et donc une réelle liberté de choix entre travail indépendant et salarié.

 

PL – Quel impact de la SES pour l’ESS ?

BB –  Tant les associations, les coopératives que les mutuelles se caractérisent par une forte implantation dans les métiers de services et qui ont moins besoin d’investir en machines que de fonds de roulement pour financer leurs locaux et les salaires de leurs employés. De ce point de vue, la SES est la bonne réponse : au mois le mois, une part de leurs salaires sera garantie par cette mutualisation interentreprises. Quant aux entités de l’ESS qui oeuvrent dans les secteurs nécessitant d’investir régulièrement pour améliorer leur parc machines, leurs équipements ou leur force d’innovation – on pense à certaines SCOP ou grandes coopératives agricoles ou de commerce -, la SES est aussi une bonne réponse. La garantie de prise en charge d’une part de leurs emplois réduit mécaniquement leurs besoins en capitaux, ce qui est un atout majeur pour leur modèle qui rémunère peu ou pas les capitaux et donc faiblement attractif pour les investisseurs classiques. Moins de capitaux à trouver, c’est moins de pression pour résoudre la quadrature du cercle entre le besoin d’argent et les difficultés à le rémunérer. Aujourd’hui, l’ESS n’a d’autre choix pour attirer les capitaux que de créer ou reprendre des filiales de droit commun qui elles peuvent attirer des capitaux. Avec la SES, l’ESS pourra plus facilement rester fidèle à son modèle et prioriser ses membres avant ses financeurs. C’est aussi le moyen de faciliter la reprise d’entreprise par les salariés en coopérative que le gouvernement souhaite développer.

Quant aux associations, elles n’ont, par définition, pas de capital mais des fonds propres. Comme leur activité est principalement non marchande, il s’ensuit qu’elles sont très dépendantes des adhésions, dons et subventions qui remplacent, en quelque sorte, les ventes des entreprises commerciales. Les associations sont très dépendantes de décisions politiques ou de la conjoncture économique. Il s’agit d’un secteur où les salaires sont structurellement plus bas que dans l’économie marchande. Il faut donc introduire de la stabilité et c’est ce qu’apporte la SES. Une récente étude a montré qu’une mutualisation à 20 % apporterait un financement de 46 % du Smic ou une augmentation possible de 36 % d’un salaire d’une personne au Smic. Cela constituerait une consécration permanente de l’intérêt de la production non marchande pour notre société.

 

PL – Derrière une bonne idée, le diable n’est-il pas dans les détails et dans la manière et à quel prix pourrait être géré un tel dispositif ?

BB – Un tel dispositif ne demande pas grand-chose en termes d’infrastructures. Il faut une structure de contrôle qui peut être assumée par les administrations fiscales ou sociales. Le pilotage peut être géré par des équipes de la Banque de France ou de l’Insee. Enfin, il faut une infrastructure de déclaration comparable à ce qui existe déjà pour la TVA, ce sera le plus long à mettre en place. Il y a indéniablement des coûts de mise en place et de fonctionnement. Mais en s’appuyant sur le redéploiement des missions d’acteurs qui existent déjà, les coûts de fonctionnement en rythme de croisière resteront marginaux.

On peut considérer qu’aujourd’hui, la SES existe déjà avec un taux de mutualisation de 0 %. Le problème est qu’avec une mutualisation interentreprises à 0 %, les dégâts sont considérables avec une minorité de grandes entreprises devenues trop puissantes et incontrôlables et 95% des petites et moyennes entreprises qui s’appauvrissent et peuvent de moins en moins embaucher et investir. Pour évaluer l’impact possible de la SES, rien n’interdit de commencer avec un faible taux. Ce sera le meilleur moyen de constater que non seulement il n’y aura pas d’effets négatifs, mais qu’au contraire, le tissu entrepreneurial et les travailleurs s’en porteront mieux. C’est exactement ce qui s’est passé au début du 20e siècle avec la mise en place de l’impôt progressif sur le revenu.

 

 

Propos recueillis par Pierre Liret, auteur, expert coopératif

 

En savoir plus :

Rubrique  « A découvrir … » : Retrouver des « Jours heureux » – Construire un nouveau compromis social (Éditions du Détour, septembre 2026)

Retrouver des « Jours heureux » – Construire un nouveau compromis social, de Benoît Borrits, aux Éditions du Détour

Benoit Borrits, La mutualisation et la coopération comme alternative à la finance, Fondation Jean -Jaures, 12 octobre 2026

Pierre Liret
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