Après le retrait d’un amendement visant à supprimer le financement de la Maison des Sciences de l’Homme et le Campus Condorcet, une question demeure : jusqu’où ira la remise en cause de la recherche publique et des travaux qui documentent les réalités sociales et environnementales ? Au-delà du monde académique, c’est aussi un enjeu démocratique qui se dessine.
Étouffé par le tumulte du mouvement lycéen, cet amendement n’a fait aucun bruit alors qu’il proposait une assourdissante réforme. À dire vrai, il n’aura pas eu le temps d’être voté après une saisissante volte-face faisant retirer le texte déposé quelques heures auparavant[1]https://education.newstank.fr/article/view/456884/plf-2027-amendement-rassemblement-national-supprimant-campus-condorcet.html. En communication politique, on appelle cela un « ballon d’essai » : on teste la robustesse de l’opinion face à une proposition très radicale. Et manifestement, l’Assemblée n’était pas – encore – prête au trumpisme.
En l’espèce, le 13 octobre 2026, le groupe RN (Rassemblement National) avait donc déposé un amendement proposant de définancer la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) et de supprimer le Campus Condorcet. Deux institutions choisies avec soin, comme étant les emblèmes – fantasmés – du wokisme. La MSH, vénérable institution qui a vu défiler nombre de séminaires de sciences humaines, est perçue par l’extrême droite comme un bastion de la gauche radicale. Le Campus Condorcet qui rassemble notamment les locaux de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et l’EPHE (École Pratique des Hautes Études) est sorti de terre à Aubervilliers après 10 ans de travaux. Ces bureaux flambants neufs offrent enfin à nos chercheur.e.s des conditions de travail décentes et le RN voudrait les détruire, pour en faire quoi ? Nul ne sait, la précision programmatique n’étant pas le point fort d’une formation qui aime avant tout détruire.
On aurait tort de souffler en se disant que le coup est passé près et qu’on peut reprendre comme avant. Ils reviendront à la charge après la séquence présidentielle et législative pour assassiner la recherche comme Trump l’a fait, avec un certain succès, depuis janvier 2025. Dans son livre, D’abord ils sont venus chercher les mots[2]Les Arènes, 2026, la linguiste et politiste Cécile Alduy, enseignante à Stanford revient sur les listes de mots désormais interdits par l’administration Trump pour les projets de recherche : intersectionnel, woke, femme, trans, LGBT, noir, environnement, changement climatique… Une dystopie bien réelle qui a tétanisé nombre de campus américains, forcés de ployer le genou face au pouvoir fasciste qui menaçait de les définancer.
La menace à laquelle nous faisons face en France est de même nature, pour les mêmes raisons. Si Trump tape si violemment sur ces travaux de recherche, c’est parce que ces derniers mettent à nu sa politique : si on ne peut plus prouver la réalité, la matérialité du dérèglement climatique, si on ne peut plus comptabiliser, répertorier les discriminations ou montrer la misogynie de politiques publiques, alors ces problèmes n’existent plus. Brutal, mais « efficace ». Trump fait des émules : le Président à la tronçonneuse, l’Argentin Javier Milei s’étant livré à des coupes sans précédent dans l’université publique, Bolsonaro a les mêmes envies, Orbán et Meloni s’attaquent aux sciences sociales à l’université.
La même lame de fond est donc à l’œuvre en France. Comme il n’est pas socialement acceptable de vouloir détruire l’intelligence, la recherche, la complexité, le RN a une dichotomie imparable dépeinte par le philosophe Michel Feher dans Producteurs et parasites[3]La Découverte 2024 : le monde est divisé entre les bons producteurs, les chefs d’entreprises et les travailleurs du privé, et les nuisibles improductifs, des parasites, où l’on retrouve évidemment les personnes migrantes, mais aussi les chômeurs (renommés « cassos ») les intermittents et autres « cultureux » et donc les chercheurs, catégorie moquée sur le thème « elle cherche mais ne trouve pas ». Elle est également accusée d’enrôler et d’influencer la jeunesse pour les convertir à leurs dangereuse idéologie dominante et « anti-française », l’islamogauchisme.
Pour rappel, ce concept gazeux proche d’une croyance conspirationniste, a été inventé par le politologue Pierre André Taguieff et insinue qu’il existerait une convergence entre la pensée de gauche radicale et les islamistes. Inutile d’opposer que l’aspiration égalitaire de gauche est peu compatible avec une religion sur la question de l’égalité femmes/hommes ou encore des droits des minorités sexuelles. « Islamogauchisme », comme woke, est un mot obus qui incarne l’ennemi et a fait florès bien au-delà de l’extrême droite puisque Jean Michel Blanquer, ministre de l’éducation de 2017 à 2022, en avait fait son cheval de bataille, et que Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur à l’époque du Covid, était allée jusqu’à commander une enquête sur l’emprise dudit islamogauchisme au CNRS avant que le Conseil d’État ne siffle la fin de la récréation.
L’amendement furtivement déposé pour tuer la MSH et le Campus Condorcet n’était pas une première pour le RN. Depuis quelques années, ils s’en prennent régulièrement à l’Office Français de la Biodiversité (OFB) accusé (un comble) de ne pas protéger la nature à cause de normes et de réglementations trop contraignantes, ils attaquent de façon virulente l’Agence de la transition écologique (ADEME) accusée de ne servir à rien quand elle finance des recherches et expérimentations cruciales pour notre adaptation au changement climatique. Ils ont par deux fois déposé des amendements pour éradiquer l’Agence Bio, accusée d’être un lobby quand elle ne fait que promouvoir l’agriculture biologique, unanimement saluée pour ses bienfaits sur la santé humaine, animale et environnementale. Comme Trump, le RN veut assassiner toutes les recherches qui mettent à nu l’inhumanité de leurs desseins. Nous voilà prévenus.
De la recherche en sciences sociales aux organismes engagés dans la transition écologique, les attaques se multiplient contre celles et ceux qui documentent les inégalités, les discriminations et les bouleversements environnementaux. Le retrait de cet amendement ne saurait dissiper l’inquiétude : lorsque la recherche est entravée ou fragilisée, c’est aussi le débat démocratique qui s’appauvrit. Car la capacité à comprendre les réalités sociales et environnementales conditionne notre aptitude à discuter collectivement les choix économiques et les modèles de développement, un enjeu essentiel pour penser les conditions d’une véritable démocratie économique.
Vincent Edin, journaliste indépendant
- Recherche, environnement et sciences sociales : un enjeu démocratique - 23 octobre 2026
References
| ↑1 | https://education.newstank.fr/article/view/456884/plf-2027-amendement-rassemblement-national-supprimant-campus-condorcet.html |
|---|---|
| ↑2 | Les Arènes, 2026 |
| ↑3 | La Découverte 2024 |








