Il y a 125 ans, la loi du 1er juillet 1901 ne se contentait pas d’organiser un nouveau statut juridique. Elle consacrait une liberté : celle de s’associer pour agir collectivement, défendre une cause, répondre à un besoin ou porter un projet commun, en dehors de l’État comme du marché.
Cette liberté a profondément transformé la société française et en 2026, c’est moins l’existence du cadre associatif que ses conditions d’exercice qui sont interrogées.
Comment mobiliser des bénévoles qui souhaitent davantage de souplesse dans leur engagement ? Comment renouveler des gouvernances qui peinent parfois à transmettre les responsabilités ? Comment articuler bénévolat et salariat sans brouiller les rôles ? Comment diversifier les ressources sans compromettre l’autonomie du projet associatif ? Comment préserver la liberté d’initiative lorsque les associations sont de plus en plus sollicitées pour répondre à des politiques publiques ? Et comment intégrer la transition écologique sans perdre de vue leur vocation sociale et démocratique ?
Ces questions ne dessinent pas nécessairement le portrait d’un monde associatif en déclin. Elles révèlent plutôt un modèle en transformation. Les associations ne cessent pas de faire société ; elles cherchent de nouvelles façons de le faire. Les formes d’engagement évoluent, les modes de gouvernance se réinventent, les modèles économiques se diversifient.
Qu’est-ce que signifie encore « faire association » aujourd’hui, et que voulons-nous que cela signifie demain ?
Car la véritable actualité de la loi de 1901 réside peut-être moins dans son âge que dans sa capacité à continuer d’accueillir des formes nouvelles d’action collective. À condition, toutefois, que l’évolution du modèle ne conduise pas à en effacer les fondements : liberté d’association, engagement volontaire, utilité sociale, autonomie, gouvernance démocratique et capacité à agir collectivement.
C’est cette tension entre héritage et transformation qui mérite aujourd’hui d’être examinée.
Le renouvellement des dirigeants : un enjeu démocratique
Le rapport 2026 du Haut Conseil à la vie associative consacré à la gouvernance des associations part d’un constat particulièrement éclairant : les bénévoles ne sont pas nécessairement moins nombreux, mais ils sont moins nombreux à accepter de prendre des responsabilités dans les instances dirigeantes.
Ce constat oblige à dépasser une lecture strictement organisationnelle du problème.
La gouvernance associative ne peut pas se résumer au fonctionnement du conseil d’administration ou du bureau. Elle renvoie plus largement à la manière dont une association organise le partage du pouvoir et des responsabilités.
Co-présidence, gouvernance collégiale, commissions, délégation, participation accrue des adhérents, renouvellement des instances : différentes pistes sont aujourd’hui expérimentées pour rendre les responsabilités associatives plus accessibles et mieux adaptées aux réalités des projets.
L’enjeu est fondamentalement démocratique.
Une association ne peut durablement faire vivre un projet collectif si ses modalités de gouvernance ne permettent plus à de nouvelles générations de bénévoles d’y prendre part.
Le défi des prochaines années sera donc moins de préserver à tout prix des formes historiques de gouvernance que de retrouver les conditions d’un véritable exercice collectif des responsabilités.
Bénévoles et salariés : penser la complémentarité plutôt que l’opposition
Cette évolution concerne également les relations entre bénévoles et salariés.
Le développement de l’emploi associatif a profondément transformé les organisations. Les associations employeuses représentent aujourd’hui un secteur économique et social important, avec environ 150 000 structures employeuses et 1,8 million de salariés.
Pour autant, la professionnalisation ne signifie pas la disparition de l’engagement bénévole. Elle appelle au contraire à mieux définir les rôles de chacun.
Le bénévole n’est pas un salarié gratuit ; le salarié n’est pas un bénévole rémunéré. Le premier porte une forme d’engagement libre et volontaire ; le second exerce une activité professionnelle dans le cadre d’un contrat de travail. Entre ces deux dimensions, l’enjeu est celui de la coopération.
Cela suppose de clarifier les responsabilités, de sécuriser les relations de travail, de reconnaître la contribution de chacun et de veiller à ce que la professionnalisation ne conduise pas à une confiscation progressive du projet associatif par les seules fonctions opérationnelles.
L’association de demain devra probablement être pensée comme une organisation où bénévoles, salariés et dirigeants construisent ensemble, chacun dans son rôle, les conditions de réalisation du projet collectif.
L’autonomie économique : une condition de la liberté associative
Cette transformation du modèle associatif est également économique.
La diminution ou l’instabilité de certains financements publics, la diversification des financeurs, le développement des recettes propres, du mécénat et des coopérations conduisent de nombreuses associations à repenser leur modèle socio-économique.
La question n’est pas nouvelle. Mais elle devient aujourd’hui centrale.
Car diversifier ses ressources peut renforcer l’autonomie d’une association ; cela peut aussi l’exposer à de nouvelles dépendances.
C’est précisément cette question que l’Institut ISBL approfondit avec le dossier « Hybridation des ressources : l’évolution des espèces », publié dans le numéro de Juris Associations du 15 septembre 2026.
Ce dossier, prolonge une réflexion que l’Institut ISBL conduit depuis plusieurs années sur la transformation des modèles économiques associatifs.
Mécénat, recettes d’activités, subventions, mutualisation, coopération, filialisation, partenariats : l’hybridation des ressources est devenue une réalité pour de nombreuses organisations.
Mais hybrider les ressources ne signifie pas hybrider le projet associatif jusqu’à le rendre indéfinissable.
L’enjeu est au contraire de construire une diversification maîtrisée, permettant de consolider les ressources nécessaires à l’action tout en préservant l’utilité sociale, l’autonomie de décision et la gouvernance démocratique.
La question est donc moins : « comment trouver de nouvelles ressources ? » que : « quel modèle économique voulons-nous construire pour rester fidèles à notre projet ? »
Cette interrogation est essentielle à l’heure où l’on demande de plus en plus souvent aux associations de démontrer leur efficacité, leur performance ou leur « valeur ».
Simplifier, oui. Banaliser, non.
Cette question rejoint directement les débats suscités en 2026 par la loi n° 2026-403 du 26 mai 2026 relative à la simplification de la vie économique.
La loi modifie plusieurs dispositifs concernant directement les acteurs de l’ESS, notamment en matière d’agrément ESUS, de mécénat d’entreprise et d’évaluation des actions d’intérêt général.
L’Institut ISBL a consacré à cette réforme son Dossier THEMA de juin 2026, avec une volonté assumée : ne pas se contenter d’une lecture technique de la simplification, mais interroger ses conséquences pour l’identité et l’autonomie des acteurs de l’ESS.
Car derrière la volonté légitime de simplifier les procédures se pose une question de fond :
Simplifier pour mieux reconnaître les spécificités de l’ESS, ou simplifier au risque de les effacer ?
Le risque de banalisation mérite d’être pris au sérieux.
Lorsque les frontières entre économie marchande, économie sociale et intérêt général deviennent de plus en plus poreuses, la spécificité des associations et des entreprises de l’ESS ne peut pas être réduite à leur capacité à produire des résultats mesurables.
L’Institut ISBL a également souligné, dans ses travaux de 2026, les risques d’une généralisation de la logique de « mesure d’impact » lorsqu’elle tend à devenir le langage obligé de la légitimation de l’action sociale et solidaire.
Il ne s’agit évidemment pas de refuser toute évaluation.
Il s’agit de rappeler que la valeur d’une action associative ne se résume pas nécessairement à ce qui peut être quantifié.
L’utilité sociale, la participation citoyenne, la capacité à créer du lien, à défendre des droits ou à faire vivre une démocratie locale ne se mesurent pas toujours selon les mêmes critères que la performance d’une entreprise.
La simplification ne doit donc pas conduire à une normalisation.
Les libertés associatives : une question toujours actuelle
Cette vigilance vaut également pour les relations entre associations et pouvoirs publics.
L’année 2026 a une nouvelle fois montré combien la question des libertés associatives demeure actuelle. Contrat d’engagement républicain (CER), conditions d’attribution des subventions, relations avec les collectivités, reconnaissance de l’intérêt général : autant de sujets qui interrogent la place laissée aux associations dans le débat public.
Or une démocratie vivante ne peut se satisfaire d’associations uniquement considérées comme des opérateurs de politiques publiques.
Les associations sont aussi des espaces de débat, de contestation, d’expérimentation et de participation citoyenne.
Elles peuvent être partenaires des pouvoirs publics sans devenir leurs simples prestataires.
Préserver la liberté associative, c’est préserver la capacité de la société civile à contribuer au débat démocratique, y compris lorsqu’elle critique l’action publique.
Cette liberté constitue l’un des héritages essentiels de la loi de 1901.
Elle est aussi l’une des conditions de son avenir.
De l’économie sociale à l’économie sociale écologique
Une autre transformation se dessine désormais autour de la question écologique.
L’Institut ISBL a choisi d’y consacrer une nouvelle rubrique : « Économie sociale écologique » (ESE), qui vient prendre le relais de la rubrique Sport, désormais intégrée à la rubrique Associations.
Ce choix éditorial n’est pas anodin.
Il traduit la conviction que la transition écologique ne peut être pensée indépendamment des transformations économiques, sociales et démocratiques qui traversent aujourd’hui l’ESS.
Dans son article consacré à l’économie sociale écologique, Pascal Glémain pose ainsi la question de savoir si l’ESE pourrait constituer une nouvelle étape de l’histoire de l’ESS.
Cette réflexion ouvre un champ considérable : celui d’une économie capable d’articuler solidarité, utilité sociale, démocratie et transformation écologique des territoires.
Là encore, il ne s’agit pas nécessairement de créer une nouvelle catégorie juridique. Il s’agit de réfléchir à de nouvelles manières de produire, de consommer, de coopérer et de décider, en prenant davantage en compte les limites écologiques de notre modèle économique.
Après l’économie sociale et solidaire, l’enjeu pourrait ainsi être celui d’une économie sociale pleinement consciente de ses interdépendances écologiques.
Faire association autrement
Ces différentes évolutions pourraient être lues séparément. Elles forment pourtant un même mouvement.
Le bénévolat évolue.
La gouvernance se transforme.
Les relations entre bénévoles et salariés doivent être repensées.
Les ressources se diversifient.
Les modèles économiques s’hybrident.
Les relations avec les pouvoirs publics sont questionnées.
Les libertés associatives doivent être défendues.
Et la transition écologique invite à repenser la finalité même de l’action collective.
C’est peut-être cela, finalement, le véritable enjeu du 125e anniversaire de la loi de 1901 : ne pas confondre fidélité à un modèle et immobilisme.
La loi de 1901 a précisément permis une extraordinaire capacité d’adaptation. Elle a donné un cadre juridique suffisamment souple pour accompagner, pendant 125 ans, des formes d’engagement et des projets extrêmement différents.
Ce qui doit aujourd’hui être préservé n’est donc pas nécessairement une manière ancienne de fonctionner. C’est un principe : la possibilité pour des citoyens de s’associer librement pour porter ensemble un projet qui ne se réduit ni à la recherche du profit ni à l’exécution d’une politique publique.
125 ans après, réinventer les manières de faire association
L’avenir du modèle associatif ne se jouera probablement pas dans une opposition entre tradition et modernité. Il se jouera dans la capacité des associations à conjuguer leur héritage avec les transformations de leur environnement.
Il leur faudra trouver de nouvelles formes de gouvernance sans renoncer à la démocratie.
Diversifier leurs ressources sans perdre leur autonomie.
Professionnaliser leur fonctionnement sans marginaliser les bénévoles.
Coopérer davantage sans diluer leur identité.
Répondre aux exigences d’évaluation sans réduire leur utilité sociale à des indicateurs.
Participer à la transition écologique sans abandonner leur vocation première : répondre aux besoins et aspirations collectives.
Et surtout, continuer à défendre leur liberté d’agir, de proposer, d’expérimenter et, lorsque cela est nécessaire, de contester.
125 ans après la loi de 1901, le modèle associatif n’est donc pas arrivé au terme de son histoire. Il entre au contraire dans une nouvelle phase. Une phase dans laquelle il lui faudra sans doute apprendre à faire association autrement.
La question n’est peut-être pas de savoir si le modèle associatif a encore un avenir. Elle est de savoir quel modèle associatif nous voulons construire pour les 125 prochaines années.
C’est à cette réflexion que l’Institut ISBL entend continuer à contribuer : en observant les transformations à l’œuvre, en les analysant, en ouvrant le débat et en défendant, lorsque cela est nécessaire, les conditions juridiques, économiques et démocratiques de la liberté associative.
En savoir plus :
Rapport 2026 du Haut Conseil à la vie associative consacré à la gouvernance des associations
L’Entreprise Socialement Intéressée : comment allier performance économique et utilité sociale
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