Le débat sur l’avenir du tissu associatif se concentre presque exclusivement sur une question : celle du financement. La baisse continue des subventions publiques, la précarisation des modèles économiques et les plans sociaux qui frappent désormais des acteurs historiques — du Secours catholique à des fédérations entières — imposent en effet cette grille de lecture. Elle est légitime, et les conséquences sont bien réelles. Mais à force de penser le secteur sous le seul angle de ses ressources, nous occultons un enjeu tout aussi structurant et bien moins débattu : celui de la confiance. Or sans confiance, ni le don, ni l’engagement, ni l’utilité sociale du monde associatif ne tiennent durablement.

 

Les associations, infrastructure démocratique du quotidien

Le droit ne s’y trompe pas. Depuis la loi du 1er juillet 1901, le législateur a reconnu à l’association une fonction qui dépasse la simple gestion d’un projet collectif : celle de cadre dans lequel s’exerce une liberté publique fondamentale, la liberté d’association[1]Loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association ; Cons. const., décision n° 71-44 DC du 16 juillet 1971.. Plus récemment, la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire a consolidé la place des structures non lucratives dans la production de richesse et de cohésion territoriale[2]Loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.. Le Conseil constitutionnel, lui, a élevé la liberté d’association au rang de principe fondamental reconnu par les lois de la République dès 1971.

Ces rappels ne sont pas rhétoriques. Ils nous disent que les associations ne sont pas, juridiquement et politiquement, de simples opérateurs d’intérêt général sous-traitants de l’action publique. Elles constituent une infrastructure démocratique. Elles sont les lieux où s’exerce, hors institution représentative et hors marché, une part décisive de la participation citoyenne : engagement bénévole, médiation sociale, expression de causes, expérimentation de réponses aux fractures du quotidien.

Affaiblir ces structures par des coupes budgétaires successives, ce n’est pas seulement compromettre des services rendus à la population, c’est éroder les conditions matérielles de la confiance démocratique locale. Chaque fragilisation produit un double effet : elle réduit la capacité d’agir des acteurs de terrain, et elle alimente la méfiance vis-à-vis d’un secteur qu’on présente alors comme défaillant ou en crise.

 

Le don n’est pas un acte privé : c’est un acte démocratique

On a longtemps présenté le don comme un geste de générosité individuelle. Cette lecture est juridiquement vraie — le don manuel ou la libéralité relèvent du droit civil et de la fiscalité personnelle — mais sociologiquement insuffisante. Les données disponibles esquissent une réalité plus politique.

Selon le dernier baromètre publié par Don en confiance, 80 % des Français déclarent se sentir intégrés dans la société. Ce taux tombe à 70 % chez les non-donateurs, et grimpe à 84 % chez les donateurs réguliers[3]Baromètre de la confiance dans les associations et fondations faisant appel à la générosité du public, Institut Viavoice pour Don en confiance, 2025.. La corrélation est trop nette pour être anecdotique. Le don n’est pas qu’un effet de la générosité individuelle ; il est aussi l’expression d’une appartenance, l’inscription concrète d’un citoyen dans un collectif qui le dépasse.

Cette dimension prolonge ce que la sociologie du don a établi depuis Marcel Mauss : donner, c’est nouer un lien, instituer une réciprocité, manifester sa participation à une communauté. Appliqué au champ associatif contemporain, ce mécanisme produit un effet démocratique direct. Le donateur ne se contente pas d’apporter une ressource financière : il valide une cause, soutient une initiative citoyenne, signe une forme d’adhésion à la société civile organisée. Son geste ne remplace ni le vote ni l’impôt — il ne concurrence en rien la démocratie représentative — mais il prolonge la participation citoyenne dans la durée, là où le bulletin de vote, par construction épisodique, ne peut pas tout dire.

Le niveau de générosité et la vitalité associative deviennent ainsi des indicateurs de la santé démocratique d’un territoire. Là où les citoyens se sentent écoutés, respectés et reconnus, l’engagement se déploie. Là où la défiance progresse, le retrait s’installe — et la collecte avec lui.

 

Le frein principal au don n’est pas l’argent : c’est le doute

Ce constat appelle un déplacement du regard. Lorsqu’on interroge les Français sur ce qui les empêche de donner, la première réponse n’est pas la contrainte budgétaire, ni le sentiment de contribuer déjà via l’impôt. Près de deux Français sur trois déclarent renoncer à donner par manque de confiance dans l’usage qui sera fait des fonds[4]Ibidem.

Ce chiffre devrait alerter bien au-delà du seul monde associatif. Il révèle une exigence générale de transparence et de redevabilité que nos sociétés expriment désormais dans tous les domaines de la vie collective — vis-à-vis des institutions publiques, des entreprises, et des associations à parts égales. Le contribuable, le consommateur et le donateur sont devenus le même citoyen, qui ne sépare plus ses exigences éthiques selon le destinataire de son geste.

Le secteur associatif ne peut pas faire l’économie de cette exigence. Plusieurs leviers existent déjà dans le droit positif : l’obligation de publication des comptes annuels pour les associations percevant plus de 153 000 € de subventions ou de dons[5]Décret n° 2009-540 du 14 mai 2009 portant sur les obligations des associations et fondations relatives à la publicité de leurs comptes annuels., les obligations renforcées de gouvernance pour les organismes faisant appel public à la générosité[6]Loi n° 91-772 du 7 août 1991 relative au contrôle des comptes des organismes faisant appel à la générosité publique., le contrôle de la Cour des comptes sur l’emploi des dons collectés à la suite de campagnes nationales[7]Article L. 111-9 du code des juridictions financières.. Mais ces obligations légales ne suffisent pas à fonder la confiance. Elles établissent un plancher, pas un contrat.

 

Investir dans la confiance, un choix politique

C’est précisément le rôle des tiers de confiance et des dispositifs de contrôle volontaire, comme celui que porte Don en confiance depuis plus de trente ans : aller au-delà du minimum légal, par un engagement contractuel exigeant sur la gouvernance, la gestion désintéressée, la rigueur de la communication aux donateurs et le suivi de l’emploi des fonds. Un tel dispositif ne se substitue ni au contrôle public, ni à la libre administration des associations. Il les complète par un contrôle par les pairs, transparent et opposable, qui restaure le contrat de confiance entre une cause et celles et ceux qui la soutiennent.

Cet investissement dans la confiance n’est pas un confort, encore moins une coquetterie communicationnelle. Il est devenu une condition de viabilité du secteur. Dans un contexte où l’État se retire, où les collectivités sont elles-mêmes contraintes et où le mécénat privé s’institutionnalise — notamment à travers les fonds de dotation et fondations d’entreprise[8]Loi n° 2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l’économie, article 140 (création du fonds de dotation). —, la générosité du grand public reste l’une des rares ressources que les associations peuvent encore consolider. Mais elle ne pourra l’être qu’à la condition d’être adossée à des pratiques exigeantes : publication des comptes, évaluation des impacts, règles claires de gouvernance, indépendance vis-à-vis des financeurs.

 

Refaire de la confiance une politique publique

Le prochain mandat gagnerait à inscrire cette question à son agenda. Non comme une question technique de régulation du secteur, mais comme une question éminemment démocratique. Soutenir la transparence associative, encourager les démarches d’agrément ou de reconnaissance par un tiers de confiance, valoriser le don déclaré, sécuriser la stabilité financière des structures par des conventions pluriannuelles d’objectifs plutôt que par des appels à projets précaires : ce sont autant de leviers concrets pour reconstituer le lien entre la société civile organisée et les citoyens qui la soutiennent.

 

Investir dans la confiance, ce n’est pas seulement protéger un secteur. C’est créer les conditions d’un engagement citoyen durable, dans un moment où nos démocraties en ont précisément le plus besoin. Le tissu associatif est l’un des derniers espaces où la confiance s’éprouve et se construit au quotidien, hors des logiques marchandes et hors des seules institutions représentatives. Le laisser se déliter par sous-investissement budgétaire ou par défaut de transparence reviendrait à se priver, collectivement, d’un commun précieux — et discrètement vital.

 

 

Rachel Guez, directrice générale de Don en confiance

 

 

En savoir plus :

Baromètre de la confiance 2025 : un signal d’alerte et des leviers clairs pour consolider la crédibilité associative, Rachel Guez, Institut ISBL novembre 2025

 

References

References
1 Loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association ; Cons. const., décision n° 71-44 DC du 16 juillet 1971.
2 Loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.
3 Baromètre de la confiance dans les associations et fondations faisant appel à la générosité du public, Institut Viavoice pour Don en confiance, 2025.
4 Ibidem
5 Décret n° 2009-540 du 14 mai 2009 portant sur les obligations des associations et fondations relatives à la publicité de leurs comptes annuels.
6 Loi n° 91-772 du 7 août 1991 relative au contrôle des comptes des organismes faisant appel à la générosité publique.
7 Article L. 111-9 du code des juridictions financières.
8 Loi n° 2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l’économie, article 140 (création du fonds de dotation).





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