Dans notre précédent article sur la « difficile conciliation entre engagement bénévole intensif et activité professionnelle »[1]Patrick Pozo, « La difficile conciliation entre engagement bénévole intensif et activité professionnelle », Institut ISBL, avril 2026 , nous établissions que le président[2]Brigitte Clavagnier, jurisassociations, n°444, septembre 2011, page 18 « …Homme clé de l’association, c’est le président qui la représente le plus souvent et la personnalise le … Continue reading bénévole consacre un temps conséquent sans rémunération, sans protection sociale, souvent dans les interstices d’une vie professionnelle qui laisse peu d’espace pour gouverner vraiment.

 

Au-delà de cette réalité, une autre considération silencieuse et structurelle apparaît. Outre le fait de disposer d’un temps réduit, il est constaté que le président ne dispose pas de l’exhaustivité des éléments pour décider en connaissance de cause, notamment, sur des sujets complexes. Cet état de fait porte un nom précis : l’asymétrie.

Il ne s’agit pas d’une logique intentionnelle mais d’une logique systémique et structurelle (indépendante des personnes).

Il convient alors de s’interroger sur l’équilibre subtil à trouver entre les acteurs de l’organisation[3]L’Association est dirigée par un Conseil d’Administration, qui assure la gouvernance associative. La gouvernance est complétée par la dirigeance qui assure la mise en œuvre opérationnelle … Continue reading comme l’énonce François Noble : « Une relation entre gouvernance et dirigeance qui doit trouver son point d’équilibre et de régulation entre des acteurs dirigeants inscrits dans une logique bénévole assortie d’un pouvoir d’orientation et de contrôle et des techniciens salariés dont la mission est de traduire le projet associatif dans les faits »[4]François Noble et Gilles Bouffin, « l’articulation de la gouvernance et de la dirigeance », Entreprendre et diriger en action sociale, Dunod page 139 à 155..

 

Une organisation asymétrique par nature

Le président bénévole d’une association gestionnaire se trouve dans une situation particulière dans une organisation dite « asymétrique ». Il vit une asymétrie de temps (travail gratuit à temps partiel), d’information (latitude décisionnelle faible) et de soutien (absence de formation et de protection). Pourtant, il assume une responsabilité lourde[5]« Au-delà de la responsabilité de l’association en tant que personne morale, les dirigeants engagent également leur responsabilité dans le cadre de leurs activités associatives. Les … Continue reading et répond à une forte demande de l’organisation. Cette situation qualifiée de systémique induit un risque d’épuisement (RPS)[6]Risques Psychosociaux fort.

A cette combinaison de facteurs peut s’ajouter un sentiment dit « d’imposteur»[7]France Travail : « ….  Le syndrome de l’imposteur peut prendre la forme d’un sentiment d’infériorité, d’un doute de soi permanent, d’une peur d’être démasqué, d’un manque … Continue reading. Le Président sait pertinemment : qu’il approuve sans comprendre vraiment, qu’il signe sans avoir instruit, qu’il préside des débats dont les conclusions sont décidées à l’avance. Il finit par douter de lui-même. Ce n’est pas sa compétence qui est en cause mais un sentiment réel, celui de ne pas disposer de tous les éléments pour décider.

 

L’asymétrie de temps : la plus visible.

L’originalité de l’association gestionnaire réside dans une organisation bicéphale : une gouvernance bénévole et une direction salariée. Cette organisation qui est une force dans son acceptation militante, est aujourd’hui une faiblesse face à la complexité du secteur des solidarités. Les gouvernances bénévoles peinent à suivre[8]Patrick Pozo, « Association : la perte d’une vision politique », Institut ISBL, juin 2023.

Un régime de présence

La direction de l’association gestionnaire est armée par un professionnel formé et salarié. A ce titre, elle s’inscrit dans un régime de présence et vit dans l’organisation à plein temps. Elle en connaît l’organisation, les salariés, les parties prenantes, les tensions, les non-dits, les dynamiques informelles, les relations avec les partenaires, les signaux faibles et forts sur les enjeux, etc..  Dans ce cadre professionnel, elle est totalement disponible pour les urgences, les négociations, les visites, les arbitrages, etc..

Un régime par défaut

Le président bénévole non salariée n’est pas présent dans la structure. Sa disponibilité n’est pas totale car elle doit concilier aussi une activité professionnelle en parallèle. Il ne peut pas, par exemple, assister aux instances institutionnelles organisées en journée. Il ne s’agit donc d’une différence de volume, mais bien d’une différence de régime de présence. Le président ne peut percevoir que ce qu’on lui donne à voir.

Cette asymétrie de temps n’est pas une défaillance organisationnelle et intentionnelle. Elle est consubstantielle au modèle « associatif » et s’inscrit dans la structure de l’organisation. En général cette situation est un « impensé ». Il n’existe pas dans le fonctionnement « standard » de dispositifs conçus pour en corriger les effets.

 

L’asymétrie d’information[9]Ugo Rabenjamina, François Acquatella, Raphaël Guillet, « …L’asymétrie d’information survient lorsque des parties prenantes disposent de plus d’informations ou ont la possibilité … Continue reading : la plus déterminante.

Dans une organisation, l’information produite est la résultante d’un choix conscient ou non de ce qui est mis en avant ou de ce qui n’est pas dit. Le processus décisionnel dans les associations gestionnaires est organisé autour de la direction qui :

  • Prépare les dossiers soumis au CA et rédigent l’ordre du jour,
  • Synthétise les rapports d’activité
  • Présente les orientations budgétaires
  • Expose les résultats des négociations avec les financeurs.
  • Assiste aux réunions institutionnelles
  • Restitue ce qu’elle juge nécessaire de restituer
  • Etc …

Ce processus ne résulte pas d’une intention volontaire mais il est la conséquence inévitable de l’organisation associative dans laquelle, celui qui produit l’information, et, celui qui décide formellement, ne sont pas la même personne.

Cet état de fait conduit à une asymétrie informationnelle :  l’acteur qui agit (la direction) dispose d’une information supérieure à l’acteur qui délègue et contrôle (la gouvernance). Ainsi, le président prend des décisions sur la base d’une information qu’il n’a pas produite, qu’il ne peut pas vérifier dans sa totalité, et dont il ne maîtrise pas les critères de sélection. Il approuve, valide et signe en étant responsable, sans avoir eu accès à tout le processus qui l’a produit.

Ce filtre façonne la perception que le président et la gouvernance auront de la réalité institutionnelle. Le filtre est structurel et non intentionnel. Ce qui le rend d’autant plus difficile à corriger.

 

L’asymétrie de formation : la plus ignorée.

La direction d’une association gestionnaire est recrutée sur la base d’une formation professionnelle lourde, d’une expérience managériale conséquente et d’une connaissance fine du secteur. Elle bénéficie d’une formation continue financée par l’employeur, participe aux réseaux professionnels, aux conférences professionnelles, aux groupes de travail du secteur… Elle est, par définition, experte de l’organisation qu’elle dirige.

A contrario, pour le président bénévole (gouvernance), aucune obligation de formation et de compétence professionnelle n’existe[10]Aucune formation initiale au mandat n’est prévue par la loi. Aucun financement spécifique n’y est dédié. Aucun référentiel de compétences n’en définit le contenu minimal.. Le président entre dans sa fonction avec les compétences détenues dans son domaine professionnel d’origine, souvent non adaptées, à la spécificité d’une gouvernance associative. Il apprend « sur le tas », parfois dans l’urgence. De manière générale il étudie les dossiers préparés par la direction dont la position institutionnelle n’est pas neutre et pourrait être un biais à la réalité.

L’absence de formation aggrave l’asymétrie d’information. A titre d’exemple, pour le secteur médico-social, le président qui ne maîtrise pas le contenu du dispositif SERAFIN-PH[11]Réforme tarifaire des établissements et services pour personnes handicapées (SERAFIN-PH). Cette réforme concerne 12 000 établissements et services médico-sociaux (ESMS) qui accompagnent plus de … Continue reading ne peut disposer d’une vision globale et élaborer une réflexion critique sur les enjeux, notamment sur les impacts budgétaires et financiers.

L’ignorance n’est pas une faute, car elle est la conséquence d’un système qui ne juge nécessaire de former celles et ceux à qui il délègue ses responsabilités les plus lourdes.

 

Conclusion

Si le président manque de temps, il manque aussi d’information et de formation. L’engagement dans la fonction de président combine une forte implication et une faible latitude décisionnelle source de tension (modèle de Karasek)[12]Le modèle « demande/contrôle/soutien » (Karasek, 1979 ; Karasek & Theorell, 1990) est l’un des modèles théoriques les plus robustes et les plus empiriquement validés pour analyser … Continue reading. Les conséquences, en termes de RPS pour la gouvernance sont impensées. Des enquêtes récentes sur la souffrance au travail des travailleurs sociaux[13]Travail social : la santé mentale des pros en chute libre.  Le travail social, métier de l’humain, expose ses professionnels et professionnelles à la souffrance, la précarité et aux … Continue reading et des directeurs du secteur médico-social sont publiées[14]Risques psychosociaux : le moral des directeurs d’ESMS au plus bas : L’association de directeurs Fnadepa a interrogé plus de 600 de ses adhérents, exerçant principalement en Ehpad. Leur moral … Continue reading et alertent l’opinion en faisant abstraction de la gouvernance bénévole.

 

 

 

Patrick Pozo président du GRIM, association gestionnaire du secteur médico-social

 

 

En savoir plus :

Patrick Pozo, « La difficile conciliation entre engagement bénévole intensif et activité professionnelle », Institut ISBL, avril 2026

Patrick Pozo, « Association : la perte d’une vision politique », Institut ISBL, juin 2023

Patrick Pozo

References

References
1 Patrick Pozo, « La difficile conciliation entre engagement bénévole intensif et activité professionnelle », Institut ISBL, avril 2026
2 Brigitte Clavagnier, jurisassociations, n°444, septembre 2011, page 18 « …Homme clé de l’association, c’est le président qui la représente le plus souvent et la personnalise le mieux. Alors que certains aspirent à cette fonction en raison d’une reconnaissance sociale et de pouvoirs supposés, d’autres la fuient du fait des responsabilités qui lui sont attachées et de l’investissement personnel qu’elle implique… »
3 L’Association est dirigée par un Conseil d’Administration, qui assure la gouvernance associative. La gouvernance est complétée par la dirigeance qui assure la mise en œuvre opérationnelle du projet associatif.https://crmc.fr/gouvernance-et-dirigeance/#:~:text=L’Association%20est%20dirigée%20par,bon%20fonctionnement%20de%20l’Association
4 François Noble et Gilles Bouffin, « l’articulation de la gouvernance et de la dirigeance », Entreprendre et diriger en action sociale, Dunod page 139 à 155.
5 « Au-delà de la responsabilité de l’association en tant que personne morale, les dirigeants engagent également leur responsabilité dans le cadre de leurs activités associatives. Les dirigeants sont les responsables des membres du conseil d’administration ou de l’instance dirigeante de l’association, mais aussi, le cas échéant, les personnes qui, dans les faits, dirigent l’association (dirigeants de fait) ». « Aux termes de l’article 1992 du code civil, « le mandataire est responsable des fautes qu’il commet dans sa gestion ». https://associations.gouv.fr/responsabilite-des-dirigeants
6 Risques Psychosociaux
7 France Travail : « ….  Le syndrome de l’imposteur peut prendre la forme d’un sentiment d’infériorité, d’un doute de soi permanent, d’une peur d’être démasqué, d’un manque constant de légitimité ou encore d’une crainte d’échouer. Il alimente un sentiment d’insécurité et peut déboucher sur un état de stress ou d’angoisse… ». https://www.francetravail.fr/actualites/bien-dans-mon-quotidien/syndrome-de-l-imposteur.html
8 Patrick Pozo, « Association : la perte d’une vision politique », Institut ISBL, juin 2023
9 Ugo Rabenjamina, François Acquatella, Raphaël Guillet, « …L’asymétrie d’information survient lorsque des parties prenantes disposent de plus d’informations ou ont la possibilité d’accéder à des informations plus complètes et de meilleure qualité, que d’autres…», Article de recherche, Collaborations grande entreprise – startups, comment gérer l’asymétrie d’information interne ?, Entreprendre & Innover 2024/2 n° 60 , pages 25 à 37
10 Aucune formation initiale au mandat n’est prévue par la loi. Aucun financement spécifique n’y est dédié. Aucun référentiel de compétences n’en définit le contenu minimal.
11 Réforme tarifaire des établissements et services pour personnes handicapées (SERAFIN-PH). Cette réforme concerne 12 000 établissements et services médico-sociaux (ESMS) qui accompagnent plus de 500 000 personnes en situation de handicap et fonctionnent avec un budget global de plus de 17 milliards d’euros par an.
12 Le modèle « demande/contrôle/soutien » (Karasek, 1979 ; Karasek & Theorell, 1990) est l’un des modèles théoriques les plus robustes et les plus empiriquement validés pour analyser les risques psychosociaux au travail. Son application au mandat présidentiel bénévole permet de formaliser rigoureusement ce que l’analyse précédente a décrit de façon qualitative. https://shs.cairn.info/aide-memoire-risques-psychosociaux-et-qualite-de-vie-au-travail-2e-ed–9782100835621-page-153
13 Travail social : la santé mentale des pros en chute libre.  Le travail social, métier de l’humain, expose ses professionnels et professionnelles à la souffrance, la précarité et aux traumas des personnes qu’elles accompagnent, autant qu’aux défaillances des institutions et au délitement des services publics. https://www.lemediasocial.fr/travail-social-la-sante-mentale-des-professionnelles-mise-a-mal_7m0VoB
14 Risques psychosociaux : le moral des directeurs d’ESMS au plus bas : L’association de directeurs Fnadepa a interrogé plus de 600 de ses adhérents, exerçant principalement en Ehpad. Leur moral est en berne : la moitié dit avoir récemment souffert d’épuisement professionnel. https://www.lemediasocial.fr/risques-psychosociaux-le-moral-des-directeurs-d-esms-au-plus-bas_fAa9Dp





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