Face à un déficit budgétaire exponentiel, les prochaines lois de finances vont être douloureuses. 43 milliards d’euros d’économies sont prévus au prochain budget, touchant essentiellement les dépenses sociales : gel des prestations sociales (aides au logement, allocations familiales, prime d’activité) et réduction des dépenses de Sécurité sociale et de santé. S’il faut réduire la charge de la dette, on ne peut ignorer son impact à court et moyen terme.
À court terme, la réduction de la dépense publique aura probablement un effet récessif sur l’activité et entraînera un transfert de la dépense collective vers la demande privée, pesant particulièrement sur les consommateurs les plus modestes. À plus long terme, les coupes dans les dépenses sociales face à une forte augmentation de la demande, sont contreproductives. La demande de santé par exemple ne va pas faiblir. Elle est une des premières aspirations des Français, sans compter le vieillissement de la population avec une personne sur trois âgée de plus de 60 ans en 2030, autant dire demain. Il en va de même de la demande d’accompagnement social, de lien social, ou de la question environnementale décuplée par la dérive climatique qui demanderont plus de personnes dans la sécurité civile, le personnel de santé, les pompiers, les forestiers, les agriculteurs et finalement la population elle-même pour que « le village sauve le village« . Et que dire des investissements dans l’éducation, les postes de professeurs, d’infirmières, de psychologues, ou encore la réfection de centaines d’établissements scolaires à la limite de l’insalubrité, justement dénoncée par le mouvement massif des lycéens qui ne pourra rester sans réponses concrètes et coûteuses en milliards d’euros.
À bas bruit notre économie se transforme en profondeur. Elle devient de fait, qu’on le veuille ou non, de plus en plus sociale. Rien d’étonnant dans une économie de plus en plus orientée vers l’investissement humain, la formation, la connaissance, les compétences, la science mais aussi le bien-être et la santé devenus des déterminants majeurs de la productivité et de la performance des entreprises. Ce qui explique que les dépenses sociales progressent de 4,8 % en 2024 pour une croissance atone donnée à moins de 0,5 % pour l’année en cours. L’équation budgétaire devient alors très problématique face aux transformations structurelles de l’économie dont elle n’est finalement que le brutal symptôme.
Pour en sortir, on peut résumer grossièrement la réponse autour de deux grandes options. Celle de la privatisation et celle des prélèvements. Le consommateur ou le contribuable en somme.
La première consiste à transférer toujours plus les fonctions sociales essentielles vers le consommateur, la santé ou l’éducation par exemple. De fait, on assiste déjà à une sorte de privatisation rampante avec les laboratoires d’analyse appartenant à quelques grands groupes, la radiologie, ou avec l’hospitalisation privée et les cliniques représentant déjà un tiers des établissements. Si nombre de prestations restent en partie couvertes par la Sécurité sociale, le contrôle des dépenses est limité et le reste à charge pour le consommateur ne cesse de croître, via les mutuelles notamment. Même transfert du côté de l’enseignement, supérieur notamment, où la part du privé par étudiant est passée de 14,5 % en 2000 à 27 % en 2024. La tendance se prolongeant, on irait vers une véritable privatisation du secteur public et non lucratif au profit du privé. À terme, l’économie de marché devient une société de marché, marchandisant l’essentiel des activités humaines, sorte de colonisation de l’intime selon l’expression de Jürgen Habermas. Un scénario de l’inacceptable dans le cadre du modèle français de service public.
L’autre option des prélèvements, peut difficilement porter sur le travail sans alourdir les cotisations sociales, réduire les retraites ou sans revenir sur les exonérations fiscales sur les salaires et autres aides aux entreprises. Reste la taxation du capital, en alignant sa fiscalité sur celle du travail ou en imposant directement les plus riches avec la taxe Zucman par exemple. La limite de l’option réside dans une probable fuite des capitaux si la barre est trop haute.
Mais quelles que soient les options choisies, elles ne suffiront pas pour s’élever à la hauteur des défis de la question sociale au cœur de l’économie, ni à la mutation environnementale qui menace l’habitabilité de la planète, autant dire la vie de tous les jours. En un mot, on ne sortira pas de l’impasse budgétaire et économique sans la mobilisation de la société civile. C’est la leçon des mégafeux de forêt en Gironde cet été. Sans les pompiers dont 80 % sont volontaires, sans la sécurité civile, sans les bénévoles, sans l’entraide de voisinage, le désastre provoqué par ces incendies aurait été bien pire. Au-delà des canicules qui vont se répéter, la demande d’aide sociale, d’aides-soignants, d’éducateurs, d’aidants en tout genre devient incontournable. Les associations et leurs bénévoles tentent de combler les vides, mais elles sont aujourd’hui plus que fragilisées par la réduction drastique des financements publics. Ce qui est difficilement compréhensible tant leur apport est aussi indispensable qu’économique au plan budgétaire. Il faudra sans doute aller plus loin à l’image du volontariat des pompiers, et s’orienter vers un service civique universel au-delà des seuls jeunes de 16 à 25 ans. Par la place qu’il occupe désormais dans nos vies, le social ne peut plus être opposé à l’économique. La mobilisation de la société civile, les associations, le bénévolat comme le volontariat ne doivent pas être affaiblis mais au contraire confortés et développés.
Roger Sue, professeur émérite Université Paris-Cité, faculté des sciences humaines et sociales
En savoir plus :
- Ce que le déficit budgétaire dit des transformations socio-économiques - 23 octobre 2026








