A juste titre, le secteur associatif est en émoi après cette Une du JDD rappelant les 60 milliards d’euros d’un budget[1]LE JOURNAL DU DIMANCHE. « EXCLUSIF – Subventions aux associations : 60 milliards d’argent public et beaucoup d’opacité ».LeJDD.fr, 19 septembre 2026. mélangeant de la commande publique, des subventions, des recettes propres sur tout un ensemble d’activités d’intérêt général (sanitaire et social, sport, culture, éducation etc.). Il suffit de voir la foule se presser aux événements de rentrée associative dans les communes pour mesurer l’attachement à cette offre d’engagement et de services.

 

Réduire la place des associations à un montant budgétaire revient à ignorer leur contribution à la richesse collective. Derrière ces chiffres se trouvent des emplois, des engagements bénévoles, des solidarités et une capacité des citoyens à s’organiser pour répondre à des besoins sociaux. Les associations ne sont pas seulement des bénéficiaires de financements publics : elles sont aussi et surtout des actrices de la vie économique et démocratique.

Cette Une provocatrice me rappelle la polémique tentée par Patrick Kaltenbach en 1995 avec son livre « Associations lucratives sans but »[2]Kaltenbach, Pierre-Patrick. Associations lucratives sans but. Préface de Philippe Séguin. Paris : Denoël, 1995. 235 p. (Collection Impacts). ISBN 2-207-24317-0.. Un président des associations protestantes, conseiller maître à la Cour des Comptes, qui rejoignait là la fameuse phrase de M.Thatcher du « There is no alternative », c’est-à-dire l’idée selon laquelle la Société devait disparaître au profit de la seule association souche : la famille. Le reste, le marché s’en occuperait très bien. On sait ce que ça a donné avec les personnes âgées et les crèches.

Cette vision oppose artificiellement solidarité familiale et logique marchande, en laissant peu de place aux formes d’organisation collective qui permettent aux citoyens de construire des réponses communes. Or, les associations participent à la production de richesses qui ne se mesurent pas uniquement en recettes : accès aux droits, éducation, culture, sport, prévention de l’isolement et participation à la vie démocratique.

Comme je l’explique dans mon récent Essai, cette doctrine néo-libérale radicale s’appuie autant sur des registres réactionnaires classiques que sur une vision déformée d’un post-modernisme qui voudrait libérer l’individu d’une économie administrée des êtres dont les associations seraient le plus récent vecteur, presque une partie immergée d’un Etat « qui ne peut pas tout » et qui délègue aux citoyens organisés sa déliquescence programmée.

Ce que veulent ces gens, c’est « libérer » les femmes pour qu’elles redeviennent la matière organique d’un ordre social suranné, c’est « libérer » les hommes pour qu’ils puissent redevenir des héros d’une époque « où l’on ne pleurait pas ses enfants morts » dans une guerre civilisationnelle qu’ils espèrent proche.

Cette attaque, finalement pas nouvelle, devrait nous alerter sur notre propre manque doctrinal. On voit la frilosité du monde associatif à questionner les 210 milliards d’aides aux entreprises qui, pour le coup, sont bien des associations exclusivement lucratives (sinon quel autre but ?) et qui ne sont soumises à quasi aucune redevabilité sur ces fonds publics.

Sans opposer systématiquement associations et entreprises classiques, une question mérite d’être posée : selon quels critères juge-t-on la légitimité des financements publics ? Les associations doivent-elles continuellement justifier les ressources qui leur sont attribuées, tandis que les aides aux entreprises classiques ont moins souvent interrogées au regard de leurs finalités sociales et écologiques ? La question est celle de la répartition des ressources collectives et des objectifs que nous souhaitons leur assigner.

C’est certainement un projet à 200 milliards qui doit être imaginé pour relever les défis auxquels nous faisons face depuis l’organisation des citoyen-n-e-s elle-même : sauvergarde de l’habitabilité partout comme délibération démocratique et nouvelle économie sociale, immersion massive de la jeunesse en éducation populaire contre les ravages des réseaux sociaux et de l’IA, investissements structurels pour le mur de la dépendance des baby-boomers, etc.

Un tel projet suppose de reconnaître aux associations une véritable capacité d’initiative, au-delà de leur rôle de prestataires de services. Elles peuvent contribuer à faire émerger des besoins, expérimenter des réponses et permettre aux citoyens de participer aux décisions qui les concernent. C’est aussi une question de démocratie économique : qui décide des priorités collectives et de l’utilisation des richesses produites ?

Où trouver l’argent ? Il faut taxer le transfert du patrimoine de cette génération aux suivantes, on parle de milliers de milliards d’euros qui n’auront de valeur que si nous y survivons.

Défendre les associations ne consiste donc pas seulement à défendre leurs financements. C’est défendre leur liberté d’action, leur contribution à la richesse collective et leur place dans la construction démocratique. Au-delà des 60 milliards, c’est bien le modèle de société que nous voulons construire qui est en jeu.

 

 

 

Julien Adda, directeur du réseau Cocagne

 

 

En savoir plus :

Vincent Edin, Recherche, environnement et sciences sociales : un enjeu démocratique, Institut ISBL octobre 2026

Extrême droite au pouvoir en 2027 : ce que ses projets annoncent pour les associations, Institut ISBL octobre 2026

Libertés associatives et démocratie : quelle place pour les associations dans le débat public ?, Institut ISBL octobre 2026

Colas Amblard, Pourquoi l’émergence de l’ESS comme économie de droit commun est la mère de toutes les batailles ?, Institut ISBL octobre 2026

Julien Adda
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References

References
↑1 LE JOURNAL DU DIMANCHE. « EXCLUSIF – Subventions aux associations : 60 milliards d’argent public et beaucoup d’opacité ».LeJDD.fr, 19 septembre 2026.
↑2 Kaltenbach, Pierre-Patrick. Associations lucratives sans but. Préface de Philippe Séguin. Paris : Denoël, 1995. 235 p. (Collection Impacts). ISBN 2-207-24317-0.





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