Je préside l’association Lyonnaise GRIM du secteur médico-social forte de 200 salariés. Elle accompagne 2 200 personnes en situation de handicap psychique.
J’apprends avec lassitude et une certaine colère, le refus du Sénat de revaloriser la rémunération des travailleurs sociaux[1]Le Sénat a adopté, le 7 janvier, une proposition de loi sur les métiers du travail social, tout en rejetant les articles sur la rémunération des travailleurs sociaux. Source : le média … Continue reading. Une décision justifiée par des enjeux budgétaires, mais incompréhensible car déconnectée de la réalité du terrain et dangereuse pour l’avenir.
Le travail social traverse une crise structurelle majeure qu’il est impossible d’ignorer et dont le récent livre blanc du travail social en 2023 se fait écho[2]Extrait libre blanc du travail social « …Or, c’est déjà dans ce mur que nous sommes : à côté des difficultés financières liées à l’inflation ou aux défauts de certains modes de … Continue reading :
- Le travail social répond à des besoins essentiels. Il est la « clé de voute » de notre État-providence et de la cohésion sociale dans l’accompagnement de plusieurs millions de personnes vulnérables[3]A titre d’exemple le travail social accompagne 6,6 millions de plus de 75 ans, 6,8 millions vivant avec une limitation fonctionnelle sévère, 496 000 personnes en situation de handicap en … Continue reading.
- Les métiers du social et du médico-social sont massivement non attractifs. Ils cumulent des conditions de travail dégradées en termes de rémunération, de temps partiel non choisi, de pénibilité, d’évolution professionnelle[4]1,1 million de travailleurs sociaux, majoritairement des femmes (86% contre 48% de l’ensemble des salariés) cumulent des conditions de travail dégradées. Un temps partiel contraint (45% contre … Continue reading.
- Les organisations peinent à recruter et perdent des professionnels expérimentés. Les postes vacants se multiplient[5]Les postes vacants dans les établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS) à but non lucratif ne cessent d’augmenter, atteignant plus de 35 000 postes en 2023. Cette même année, … Continue reading.
Ce n’est pas nouveau : quand l’élastique va rompre ?
Président de l’association GRIM et ayant la responsabilité d’employeur, je peux affirmer que les professionnels tiennent par leur engagement, leur sens du devoir et parfois par une certaine culpabilité vis-à-vis des personnes accompagnées. L’engagement ne remplace ni la reconnaissance, ni un salaire digne.
Je me pose la question suivante : « à force de tirer sur l’élastique quand celui-ci va rompre ? » En effet, déjà en 2020, dans un courrier en date du 14 octobre 2020, adressé au ministre des Solidarités et de la Santé, relatif à l’attribution de la prime covid[6]Monsieur le ministre des Solidarités et de la Santé ministère des Solidarités et de la Santé Hôtel de Bourvallais 13 place Vendôme 75001 Paris Lyon, le 14 octobre 2020 LAR, Objet : Prime Covid … Continue reading, j’écrivais :
« … Monsieur le Ministre,
- L’engagement des professionnels en cette période de crise est constaté et loué tant par les personnes bénéficiaires accompagnées par GRIM, que par les tutelles : l’accompagnement s’est poursuivi sans rupture de parcours.
- Les conditions d’attribution de la prime COVID sont incompréhensibles et vécues comme une iniquité par les professionnels et par l’association qui ne dispose pas de ressources propres suffisantes….
- Cette situation « ubuesque » impacte plus de 60 salariés. Elle engendre une disparité entre des professionnels exerçant la même mission d’intérêt général, au sein d’une même organisation, au service des mêmes bénéficiaires. En l’état, il est difficile de préserver l’équilibre social sans pouvoir communiquer et agir sur cette situation de manière rationnelle. J’ai le sentiment que le risque de rupture entre l’association et les salariés est fort malgré un dialogue social permanent. La conséquence de cette situation pourrait obérer la qualité de notre mission de service public et notre capacité de résilience face à la crise covid qui n’est pas terminée
- ….
La fin d’une vision politique des organisations « employeurs» du travail social : une crise
Les conditions de travail se sont dégradées : charges administratives croissantes, injonctions contradictoires, manque de moyens, intensification du travail, complexité des situations accompagnées, notamment dans le champ du handicap psychique. Les professionnels absorbent une tension permanente, émotionnelle et organisationnelle, sans que cela se traduise par une reconnaissance salariale à la hauteur.
Cet état de fait n’est pas neutre. Le décalage entre les discours répétés sur le caractère indispensable du travail social et les actes, alimente un profond désenchantement chez les professionnels et les gouvernances associatives, sommés de maintenir la qualité de l’accompagnement sans valorisation avec le risque de fragilisation irréversible du secteur.
La conséquence majeure pour les gouvernances associatives (les employeurs) réside dans la perte de la vision politique fondement du secteur[7]Institut ISBL, Patrick Pozo, « Association : la perte d’une vision politique », 27 juin 2023 qui s’exprime par l’affaiblissement des organisations enfermées et contraintes par des injonctions paradoxales. Le socle du travail social est mouvant et fragile et doit pouvoir concilier une triple problématique et certains « clivages » entre :
- La puissance publique qui « impose» son rythme et ses règles (gestion)
- Les professionnels qui s’inscrivent dans la culture de l’engagement (travail)
- La gouvernance qui pose le cadre « politique» à l’action (valeurs)
Le travail social n’est pas un coût
Il est temps de cesser de considérer le travail social comme un coût, et de le reconnaître pour ce qu’il est : un investissement public de la solidarité et la dignité humaine, une évolution nécessaire. Il doit permettre le passage d’une vision budgétaire centrée sur les coûts vers une vision économique centrée sur la valeur d’utilité sociale Président de GRIM, je porte avec force la conviction que notre activité de travail social n’est pas un coût pour la collectivité mais au contraire un gain économique et social[8]Institut ISBL, Patrick Pozo, « Association GRIM et impact social », le 27 juin 2022.
Conclusion
La non-valorisation des rémunérations risque d’organiser une crise durable de la qualité du service rendu, une perte de sens, et à terme un recul de l’égalité d’accès à l’accompagnement pour les personnes vulnérables. Les gouvernances des organisations « employeur » et les professionnels ne pourront pas éternellement compenser par leur engagement, ce qui relève des politiques publiques et de la responsabilité politique.
Patrick Pozo président du GRIM, association gestionnaire du secteur médico-social
- On ne peut plus accompagner dignement sans reconnaître celles et ceux qui accompagnent - 26 janvier 2026
- Association : la perte d’une vision politique - 27 juin 2023
- La plateforme de signalement de la Cour des comptes : opportunités et risques - 28 septembre 2022
References
| ↑1 | Le Sénat a adopté, le 7 janvier, une proposition de loi sur les métiers du travail social, tout en rejetant les articles sur la rémunération des travailleurs sociaux. Source : le média social du 8 janvier 2026. https://www.lemediasocial.fr/travail-social-le-senat-barre-la-route-a-une-revalorisation-salariale_Wllmow |
|---|---|
| ↑2 | Extrait libre blanc du travail social « …Or, c’est déjà dans ce mur que nous sommes : à côté des difficultés financières liées à l’inflation ou aux défauts de certains modes de financement, le manque de personnel qui touche l’ensemble du secteur social dégrade les conditions de soin et d’accueil des personnes concernées, dégrade les conditions de travail de ceux qui sont en poste, mais surtout empêche d’offrir une quelconque réponse digne de soutien ou d’accompagnement à ceux qui, dans un grand pays comme le nôtre, sont en droit de l’attendre. L’actualité récente nous donne l’écho concret de cette crise : les situations d’accompagnement insuffisant voire de mauvais traitement en Ehpad ou en crèches, le non-recours aux droits importants, les mesures éducatives de protection de l’enfance non exécutées sont des signes brulants d’un système qui ne fonctionne plus. Certains secteurs spécifiques du travail social ont dit récemment leur demande d’un plan « Marshall ». Comment envisager la mise en place de nouveaux services publics (de la petite enfance, de l’autonomie ou de l’emploi et de l’insertion) sans professionnels formés ? ou pour le pire, sans professionnels tout court ». Source : Livre blanc du Haut Conseil du Travail Social – 2023. https://solidarites.gouv.fr/sites/solidarite/files/2023-12/Livre-blanc-du-travail-social-2023.pdf |
| ↑3 | A titre d’exemple le travail social accompagne 6,6 millions de plus de 75 ans, 6,8 millions vivant avec une limitation fonctionnelle sévère, 496 000 personnes en situation de handicap en établissements, 1,9 million d’allocataires du RSA, 381 000 mesure éducative aide sociale à l’enfance, etc. Source : France portrait social 2025. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612592?sommaire=8612596 |
| ↑4 | 1,1 million de travailleurs sociaux, majoritairement des femmes (86% contre 48% de l’ensemble des salariés) cumulent des conditions de travail dégradées. Un temps partiel contraint (45% contre 15% de l’ensemble des salariés). Une faible rémunération (revenu moyen 14 640 € contre 17 850 € soit 18 % de moins que l’ensemble des salariés). Des métiers à forte pénibilité physique (57 % contre 44 % de l’ensemble des salariés). Source : France portrait social 2025. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612592?sommaire=8612596 |
| ↑5 | Les postes vacants dans les établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS) à but non lucratif ne cessent d’augmenter, atteignant plus de 35 000 postes en 2023. Cette même année, plus de 71 % des établissements déclaraient avoir rencontré des difficultés de recrutement, d’attractivité et de fidélisation de leurs salariées. Source : Rapport N° 228 du Sénat fait au nom de la commission des affaires sociales (1) sur la proposition de loi visant à revaloriser les métiers du travail social, Par Mme Émilienne POUMIROL, Sénatrice : https://www.lemediasocial.fr/hulkStatic/EL/ELI/2026/01/f2f73a625-b3c7-4ac7-9516-11bee7f02761/sharp_/ANX/l25-2281.pdf |
| ↑6 | Monsieur le ministre des Solidarités et de la Santé ministère des Solidarités et de la Santé Hôtel de Bourvallais 13 place Vendôme 75001 Paris Lyon, le 14 octobre 2020 LAR, Objet : Prime Covid – Risque social – Risque de rupture d’activité |
| ↑7 | Institut ISBL, Patrick Pozo, « Association : la perte d’une vision politique », 27 juin 2023 |
| ↑8 | Institut ISBL, Patrick Pozo, « Association GRIM et impact social », le 27 juin 2022 |








