« Capitalisme responsable » : l’expression serait un « oxymore. » Lors de son intervention devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Sophia Chikirou[1]Chikirou, intervention lors de la table ronde « Les voies d’un capitalisme responsable dans un contexte géopolitique de fragmentation », Assemblée nationale, Commission des affaires … Continue reading a opposé aux ressorts du capitalisme – accumulation et recherche de rentabilité – les exigences de la bifurcation écologique : limite, sobriété, coopération et planification. Elle a également contesté la capacité de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) à transformer spontanément des modèles économiques qui demeurent orientés par l’intérêt des actionnaires. Cette critique concerne directement l’économie sociale et solidaire (ESS).

 

Son propos mérite d’être repris dans toute sa portée : « Cela fait plus de vingt-cinq ans que l’on parle de RSE et, finalement, on n’aboutit à rien. » Ce jugement politique n’efface pas les progrès ponctuels que la RSE a pu susciter en matière de procédures, de transparence ou de vigilance. Il vise sa limite structurelle : vingt-cinq années de chartes, de labels, de diplômes, de notations et de rapports n’ont changé ni la propriété du capital, ni la primauté accordée à l’actionnaire, ni la logique d’accumulation. La RSE peut corriger certains comportements ; elle ne transforme pas, par elle-même, le rapport de pouvoir qui les produit[2]M. Laviale et M. Richet, « La RSE est-elle morte ? Non, il faut la « régénérer » plutôt que d’y renoncer », Novethic.fr, 09 juill. 2026. Et lorsque ses obligations sont allégées au nom de la compétitivité, la responsabilité redevient ce que l’entreprise accepte de faire tant que son modèle économique n’est pas remis en cause[3]Chikirou, préc..

Car si le capitalisme ne peut devenir responsable sans cesser d’obéir à sa propre logique, l’ESS ne peut prétendre constituer une alternative tout en empruntant au capitalisme ses catégories, ses méthodes de gestion, ses instruments de légitimation et, de plus en plus, ses circuits de financement.

Or, depuis une vingtaine d’années, un vaste écosystème s’est constitué autour de l’ESS : écoles de commerce, incubateurs, cabinets de conseil, consultants, fonds d’investissement à impact, plateformes de mesure, agences de notation, réseaux philanthropiques et organisateurs de sommets. Cet ensemble affirme vouloir professionnaliser, financer, valoriser et rendre visible l’ESS. Mais il contribue aussi à la reformuler dans la « novlangue » du capitalisme contemporain : innovation, changement d’échelle, performance, bonnes pratiques, preuve, investissement, rentabilité sociale, retour sur impact.

Le danger n’est pas que ces institutions s’intéressent à l’ESS. Mais qu’elles finissent par lui expliquer ce qu’elle doit devenir.

 

Une alternative progressivement traduite dans la langue du capital

L’ESS historique ne se définit pas d’abord par la recherche d’un « impact »[4]Saddier, « A trop parler d’impact… » in Dossier Institut ISBL « Impact social VS Utilité sociale : une question de valeur » Juris association Dalloz Lefebvre, 15 janv. 2024, n°691, p. … Continue reading. Elle repose sur une architecture politique, juridique et patrimoniale : libre association des personnes, gouvernance démocratique, limitation de la rémunération du capital, affectation prioritaire des excédents au projet collectif et constitution de réserves impartageables[5]L. 2014-856 du 31 juill. 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.

Thierry Jeantet[6]. Jeantet, « Le capitalisme est-il obligatoire ? » Institut ISBL, 23 juill. 2025 rappelle que ces principes distinguent substantiellement l’ESS des sociétés de capitaux : une personne égale une voix, la propriété y est collective et la répartition des excédents encadrée (coopérative) voire impossible (association). L’ESS constitue ainsi une alternative économique concrète, présente dans tous les secteurs, sans prétendre pour autant devenir un modèle unique.

Jean-François Draperi va plus loin dans Ruses de riches. Pourquoi les riches veulent maintenant aider les pauvres et sauver le monde ?[7]J.-F. Draperi, « Ruses de riches. Pourquoi les riches veulent maintenant aider les pauvres et sauver le monde ? » Ed. Payot, Collec. Economie/sociologie, oct. 2010. L’économie sociale se caractérise, selon lui, par un projet porté par un groupement de personnes, une gouvernance démocratique, l’absence de finalité de rémunération des capitaux et une indépendance à l’égard tant de l’État que des grandes sociétés capitalistes. Il met en garde contre l’entrepreneuriat social anglo-saxon, historiquement lié à la « venture philanthropy » et à l’importation des méthodes du capital-risque dans le traitement des questions sociales.

Le déplacement est ici décisif. Dans l’ESS, la forme de propriété, la gouvernance et l’affectation des résultats constituent le projet politique. Dans l’entreprise « à impact », la forme juridique et la propriété du capital deviennent secondaires, dès lors qu’une finalité sociale est proclamée et que des résultats mesurables peuvent être présentés.

L’alternative institutionnelle devient alors une simple différence de performance.

 

Former à l’ESS ou former des managers de l’impact ?

La formation constitue l’un des premiers lieux de cette transformation. L’intérêt porté par des écoles comme l’ESSEC à l’innovation sociale a permis de diffuser ces sujets, de former des professionnels et de créer des réseaux importants. La Chaire Innovation sociale de l’ESSEC indique travailler aussi bien avec des acteurs de l’ESS qu’avec des sociétés d’investissement, des cabinets de conseil et de grands groupes. Elle forme à la création, à la stratégie, au management, au changement d’échelle et à la mesure d’impact des organisations à finalité sociale ou écologique.

Cette ouverture peut favoriser des coopérations utiles. Mais elle produit également un effet d’indifférenciation. Associations, coopératives, entreprises commerciales « à impact », fonds financiers et départements RSE se retrouvent réunis dans une même catégorie : celle des organisations cherchant à résoudre des problèmes sociaux ou environnementaux.

Or, professionnaliser l’ESS ne peut signifier fabriquer des cadres capables d’appliquer aux associations et aux coopératives les méthodes des cabinets de stratégie. Cela devrait signifier renforcer leur capacité à décider elles-mêmes de leurs finalités, de leur organisation et de leurs critères de réussite.

Une formation véritablement émancipatrice à l’ESS ne devrait pourtant pas seulement enseigner comment établir un modèle économique, convaincre des investisseurs ou mesurer un résultat. Elle devrait transmettre l’histoire des luttes associatives, mutualistes et coopératives, le droit de la propriété collective, la démocratie dans l’entreprise, la critique de l’accumulation et les conditions d’une autonomie économique à l’égard du capital.

En 2010, Jean-François Draperi[8]Ibid. observait déjà que la conception de l’entrepreneuriat social diffusée par certaines écoles de commerce s’inspirait davantage du social business nord-américain que des traditions coopératives et associatives européennes. Cette conception n’a fait que s’amplifier depuis au grand dam des tenants de la pratique ESS « chimiquement » pure.

 

De la RSE à la mesure d’impact : la normalisation par les indicateurs

La même ambiguïté traverse la RSE. Celle-ci peut améliorer certaines pratiques internes, renforcer la transparence ou faire apparaître les externalités d’une entreprise. Mais elle ne modifie ni la propriété de cette entreprise, ni la répartition du pouvoir, ni la destination finale des profits.

Le bilan des vingt-cinq dernières années oblige donc à distinguer la responsabilité de l’entreprise et la transformation de l’entreprise ; la première peut être améliorée par des normes de comportement ; la seconde suppose d’agir sur la propriété, le pouvoir de décision, le partage de la valeur et la finalité de l’activité. En important la RSE comme horizon de professionnalisation, l’ESS risque paradoxalement d’abandonner ce qui la distingue : elle n’a pas seulement vocation à rendre une entreprise plus responsable ; elle organise juridiquement une autre relation entre les personnes, le capital et les excédents.

Appliquée à l’ESS, la logique RSE provoque même une inversion : les associations, coopératives et mutuelles sont invitées à démontrer, par des indicateurs souvent inspirés de l’entreprise capitaliste, qu’elles sont socialement utiles. Ceux qui ont fait de la solidarité leur objet doivent désormais produire la preuve de leur solidarité ; ceux qui organisent démocratiquement leur gouvernance doivent se soumettre aux référentiels conçus par ceux qui ne partagent pas nécessairement le pouvoir économique.

 

Une superstructure qui transforme l’ESS en marché du conseil

Il s’est ainsi formé autour de l’ESS une véritable superstructure : elle produit des concepts, des référentiels et des événements ; elle désigne ensuite les organisations « en retard » ; enfin, elle propose les formations, diagnostics, accompagnements et outils permettant de se conformer aux normes qu’elle a contribué à installer. L’entrepreneuriat social, le changement d’échelle et l’impact ne sont plus seulement des thèmes de réflexion. Ils deviennent des marchés professionnels qui assurent leur propre reproduction et finissent ainsi par détourner la professionnalisation de l’ESS de ses besoins concrets, en lui imposant des priorités exogènes et en occultant les leviers juridiques, organisationnels et économiques que le droit positif offre déjà pour renforcer son autonomie et soutenir son développement.

Cette économie périphérique peut finir par vivre davantage de l’ESS qu’avec elle. Elle alimente de nouveaux métiers, souvent métropolitains et fortement diplômés, tandis que l’ESS « de droit commun » demeure confrontée à des besoins beaucoup plus immédiats : sécurisation juridique et fiscale, gouvernance, trésorerie, renouvellement du bénévolat, gestion salariale, immobilier, commande publique, systèmes d’information ou coopération territoriale. Lorsqu’un financeur impose un diagnostic d’impact à une petite association qui manque d’un comptable, d’un juriste ou d’un responsable des ressources humaines, il ne la professionnalise pas : il la désoriente et détourne ses moyens de son besoin réel d’ingénierie (optimisation fiscale, hybridation des ressources, coopération et mutualisations des moyens, etc.).

Le problème n’est pas l’existence de consultants, dont certains apportent une expertise indispensable. Il réside dans l’absence de hiérarchie claire entre les besoins, dans la qualification très inégale des intervenants et dans la standardisation de méthodes parfois conçues loin du droit, de l’économie et de la vie démocratique propres aux associations, coopératives, mutuelles et fondations. Le titre de consultant ne garantit, à lui seul, aucune maîtrise du régime associatif, de la fiscalité non lucrative, des subventions, du bénévolat ou des réserves impartageables. Une méthode séduisante peut alors devenir un produit vendu avant même que son utilité pour l’organisation ait été démontrée.

La professionnalisation se renverse alors en dépossession : les acteurs de terrain ne sont plus invités à nommer leurs difficultés, mais doivent les traduire dans le vocabulaire attendu par les financeurs et les accompagnateurs. Le besoin social devient une « proposition de valeur », l’action collective un « passage à l’échelle », la relation humaine une « donnée », et le projet politique « un portefeuille d’indicateurs. »

Ce déplacement est particulièrement lourd pour les structures reposant sur le bénévolat : chaque questionnaire, tableau de bord, atelier de théorie du changement et collecte de données consomme un temps qui n’est plus consacré à l’accueil, à la mobilisation ou à la délibération. Il désoriente également les élus, sommés de construire des politiques publiques pour l’ESS à partir de catégories, de référentiels et de prescriptions souvent éloignés des réalités de terrain et des priorités immédiates des organismes concernés. Quant aux financeurs publics, ils voient leurs relations avec les structures de l’ESS se complexifier sous l’effet d’exigences croissantes de formalisation, de justification et de mesure, au risque de substituer au dialogue de confiance une gestion toujours plus procédurale et normalisée.

 

Le cas Impact Tank – Groupe SOS Consulting : quand la prescription rencontre l’offre

Le cas du Groupe SOS rend particulièrement visible ce mécanisme de circularité. L’Impact Tank[9]Impact Tank, « Notre raison d’être », https://impact-tank.org/a-propos/ ; Groupe SOS, « Premier Sommet de la mesure d’impact », 13 févr. 2023, … Continue reading, lancé à l’initiative du Groupe SOS, se donne pour mission de promouvoir « l’innovation sociale par la preuve », la mesure d’impact et la mise à l’échelle. Ce think-tank associatif[10]Impact Tank | L’innovation sociale par la preuve se présente ainsi comme un organisme à but non lucratif consacré à la valorisation et à la mise à l’échelle des innovations positives. Il développe des référentiels communs, des diagnostics et des recommandations destinés aux organisations comme aux pouvoirs publics. Son Sommet de la mesure d’impact est devenu une grand-messe parisienne de l’ESS, réunissant décideurs publics, entreprises, financeurs, évaluateurs, consultants et réseaux associatifs autour d’un même mot d’ordre : « ce qui ne se mesure pas ne progresse pas ». Tout un programme !

Le Panorama 2025 réalisé par l’ESSEC[11]Impact-Tank-Synthese-Panorama-de-levaluation-dimpact-social-en-France-2025.pdf – partenaire d’Impact Tank – relève que 78 % des structures de l’ESS interrogées auraient engagé des actions de mesure d’impact au cours des trois années précédentes. Il fait également apparaître le recours fréquent à des prestataires extérieurs et l’émergence d’un « management par l’impact ». Des chiffres qui forcément interrogent …

Dans le même écosystème, la société à mission Groupe SOS Consulting commercialise précisément des prestations d’initiation, de formation, de diagnostic, de définition d’indicateurs, d’études indépendantes et de pilotage de la mesure d’impact. Sa brochure annonce notamment, pour un parcours de sensibilisation et de formation, un budget compris entre 5 000 et 15 000 euros hors taxes pour la première étape d’accompagnement et pouvant aller jusqu’à plus de 100 000 euros hors taxe pour la totalité du parcours. Le rapport d’activité 2022 du cabinet fait état de 48 missions et d’un chiffre d’affaires global de 1 417 431 euros, dont 22 % réalisés avec des clients internes au Groupe SOS[12]Groupe SOS Consulting, Nos offres d’accompagnement sur la mesure d’impact social, 2024, p. 5-6, … Continue reading.

Autrement dit, une initiative issue d’un groupe promeut publiquement une méthode, organise le lieu où cette méthode acquiert autorité, tandis qu’une société du même écosystème vend les prestations permettant de l’appliquer. Cette articulation n’est pas saine et, si a priori rien ne semble illégal, elle ne sert certainement pas les intérêts des structures de l’ESS toujours à la recherche de critères commun de différenciation.

Pour une association principalement animée par des bénévoles, la mesure d’impact n’est donc jamais gratuite. Même lorsque la facture est financée par un tiers, son coût organisationnel demeure : collecte, consentements, fichiers, réunions, suivi des indicateurs, restitution et actualisation. Utilisée avec mesure et à partir d’une question réellement utile, l’évaluation peut éclairer l’action. Imposée, standardisée ou surdimensionnée, elle devient néfaste : elle substitue la preuve destinée au financeur à l’apprentissage voulu par le collectif et transforme le bénévolat en auxiliaire gratuit d’une industrie du reporting.

L’évaluation peut naturellement être utile pour comprendre les effets d’une action, dialoguer avec ses bénéficiaires et corriger ses pratiques. Mais elle change de nature lorsqu’elle devient une condition de financement, un instrument de comparaison entre opérateurs ou un préalable à la reconnaissance publique.

Ce qui ne peut être quantifié risque alors de devenir invisible : le temps consacré à la délibération, l’apprentissage de la démocratie, la création de solidarités durables, l’émancipation individuelle, la conflictualité sociale ou la capacité d’une population à s’organiser collectivement.

L’impact mesure généralement ce que l’organisation produit sur ses bénéficiaires. L’ESS devrait aussi demander ce que son organisation permet à ses membres de décider et de posséder collectivement. 

 

L’agrément ESUS : de la reconnaissance d’un modèle à la certification d’une utilité

La loi du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique[13]2026-403 du 26 mai 2026 relative à la simplification de la vie économique ; v. égal. Dossier Théma Institut ISBL juin 2026, Loi du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique. Sous … Continue reading s’inscrit également dans ce déplacement. À compter du 1er janvier 2027, certaines entreprises de l’ESS appartenant à des catégories déterminées par décret seront présumées remplir une partie des conditions d’obtention de l’agrément ESUS dès lors qu’elles poursuivent une activité d’utilité sociale.

Présentée comme une simplification, cette évolution peut faciliter l’accès à l’agrément. Mais elle renforce également le risque que l’ESUS devienne une certification extensive d’utilité sociale plutôt que la reconnaissance exigeante d’un modèle économique limitant effectivement la captation privée de la valeur.

L’Institut ISBL[14]C. Amblard, ESS 2027 : ne pas subir la simplification, s’armer politiquement ! Institut ISBL, édito. Juin 2026  a déjà souligné les risques de dilution de l’identité de l’ESS, d’injonction croissante à la justification et de généralisation de la mesure d’impact comme langage obligatoire de légitimation[15]Institut ISBL, « Impact social VS Utilité sociale : une question de valeur », préc..

À force d’élargir l’ESS à toute entreprise déclarant une intention sociale et produisant des indicateurs satisfaisants, on finit par effacer la différence entre entreprendre autrement et entreprendre de la même manière pour une cause présentée comme différente.

 

Mécénat et philanthropie : qui définit l’intérêt général ?

Cette dépendance conceptuelle se double d’une dépendance financière. Admical[16]Admical.org assume pour mission de développer le mécénat d’entreprise, d’aider les entreprises à affirmer leur rôle sociétal et de professionnaliser les mécènes comme les porteurs de projets.

Le mécénat peut financer des actions nécessaires et permettre des expérimentations que la puissance publique ne soutient plus. Il ne saurait toutefois devenir le modèle général de financement de l’intérêt général. Car le don ne supprime pas le rapport de pouvoir entre celui qui possède la ressource et celui qui la sollicite[17]C. Amblard, Fonds de dotation : l’outil de 2008 et le vieux récit du mécénat, Institut ISBL, édito. Avril 2026 : « C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler un vieux monde du … Continue reading.

Jean-François Draperi[18]Préc. décrit précisément ce mécanisme : en prétendant résoudre les difficultés sociales, les grandes fortunes et leurs fondations peuvent acquérir le pouvoir de définir les besoins, les méthodes d’intervention et les critères de mesure de l’action solidaire.

La loi du 26 mai 2026 illustre cette évolution paradoxale. Elle supprime l’obligation déclarative prévue par l’article 238 bis du Code général des impôts, tout en imposant à certaines sociétés de décrire dans leur rapport de gestion leurs actions de mécénat, les bénéficiaires, les effets attendus et les éventuelles contreparties. Le mécénat tend ainsi à passer d’un dispositif autonome de transparence fiscale à un élément du récit sociétal de l’entreprise.

La question ici n’est – bien évidemment – pas de contester toute philanthropie, ni de soupçonner la sincérité de chaque mécène. Mais bien de savoir si une société démocratique peut déléguer aux détenteurs du capital une part croissante de la définition et du financement de l’intérêt général, avec le soutien de la dépense fiscale.

 

Construire l’écosystème propre de l’ESS

Thierry Jeantet[19]T. Jeantet, L’ESS doit accélérer face au capitalisme, Institut ISBL, 15 sept. 2025 appelle l’ESS à sortir de la timidité, à accélérer, à développer ses propres alliances, ses instruments financiers, ses moyens de communication et ses stratégies de transformation. Il met également en garde contre les tentatives de rapprochement susceptibles de banaliser ou d’étouffer l’ESS.

L’enjeu n’est donc pas de refuser toute compétence issue du monde de l’entreprise, mais de renverser le rapport de dépendance. Or, renverser ce rapport de dépendance suppose aussi que l’ESS reprenne la maîtrise de son ingénierie. Avant tout accompagnement, la première question devrait être : de quoi l’organisation a-t-elle effectivement besoin pour agir et décider ? L’expertise doit partir de ce diagnostic, être proportionnée aux moyens, transmettre des compétences durables et rendre le collectif plus autonome. Elle ne devrait jamais fabriquer une dépendance à l’outil, à l’indicateur ou au prestataire.

Mais au contraire créer les conditions de son émancipation : former autrement, en partant de l’histoire et des principes institutionnels de l’ESS[20]T. Duverger, L’économie sociale et solidaire, Ed. La Découverte, févr. 2023 ; construire autrement, en identifiant ses propres leviers de développement par un recours éclairé aux règles de droit existantes (hybridation des ressources, optimisation des modèles socio-économiques, sécurisation fiscale, coopération et mutualisation) ; financer autrement, en mobilisant les banques coopératives, les mutuelles, les fonds citoyens, les réserves impartageables et une politique publique stable de subventionnement ; évaluer autrement, en faisant de l’évaluation un processus démocratique coconstruit avec les membres et les personnes concernées ; rendre visible autrement, en donnant la parole aux collectifs plutôt qu’aux seuls experts de l’impact. Et par conséquent, en obligeant la puissance publique à légiférer autrement, en exigeant des règles précises de différenciation, de gouvernance, de propriété et d’affectation des résultats.

L’ESS n’a pas vocation à devenir le laboratoire social, le sous-traitant réparateur voire la caution morale d’un capitalisme qui continuerait, par ailleurs, à concentrer les richesses et le pouvoir. Elle ne progressera pas non plus en devenant plus compatible avec le capital. Elle progressera lorsqu’elle aura les moyens économiques, intellectuels et politiques de s’en émanciper.

Le véritable enjeu n’est donc pas de rendre le capitalisme plus social, mais de permettre à l’ESS de devenir pleinement ce qu’elle affirme être : une autre manière de posséder, de décider, de produire et de répartir la richesse.

 

 

 

Colas Amblard, président de l’Institut ISBL

 

En savoir plus :

Juris Associations n°691 du 15 janvier 2024

Le Capitalisme est-il obligatoire ?, Thierry Jeantet, Institut ISBL juillet 2025

Dossier THEMA Institut ISBL juin 2026 – Loi du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique

ESS 2027 : ne pas subir la simplification, s’armer politiquement !, Colas Amblard éditorial, juin 2026

L’ESS doit accélérer face au capitalisme, Thierry Jeantet éditorial ISBL magazine septembre 2025

 

References

References
1 Chikirou, intervention lors de la table ronde « Les voies d’un capitalisme responsable dans un contexte géopolitique de fragmentation », Assemblée nationale, Commission des affaires étrangères, compte rendu n° 64, 27 mai 2026, p. 13-14, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_afetr/l17cion_afetr2526064_compte-rendu.pdf.
2 M. Laviale et M. Richet, « La RSE est-elle morte ? Non, il faut la « régénérer » plutôt que d’y renoncer », Novethic.fr, 09 juill. 2026
3 Chikirou, préc.
4 Saddier, « A trop parler d’impact… » in Dossier Institut ISBL « Impact social VS Utilité sociale : une question de valeur » Juris association Dalloz Lefebvre, 15 janv. 2024, n°691, p. 17 : « Disons le tout à trac : la doctrine de l’impact ne saurait résumer l’horizon politique de l’économie sociale et solidaire (ESS). Et encore moins de tenir lieu de viatique pour la définir. »
5 L. 2014-856 du 31 juill. 2014 relative à l’économie sociale et solidaire
6 . Jeantet, « Le capitalisme est-il obligatoire ? » Institut ISBL, 23 juill. 2025
7 J.-F. Draperi, « Ruses de riches. Pourquoi les riches veulent maintenant aider les pauvres et sauver le monde ? » Ed. Payot, Collec. Economie/sociologie, oct. 2010
8 Ibid.
9 Impact Tank, « Notre raison d’être », https://impact-tank.org/a-propos/ ; Groupe SOS, « Premier Sommet de la mesure d’impact », 13 févr. 2023, https://www.groupe-sos.org/evenements/premier-sommet-de-la-mesure-dimpact/.
10 Impact Tank | L’innovation sociale par la preuve
11 Impact-Tank-Synthese-Panorama-de-levaluation-dimpact-social-en-France-2025.pdf
12 Groupe SOS Consulting, Nos offres d’accompagnement sur la mesure d’impact social, 2024, p. 5-6, https://consulting.groupe-sos.org/wp-content/uploads/2024/04/Groupe-SOS-Consulting_Offre-mesure-dimpact.pdf ; Rapport d’activité 2022, p. 28, https://consulting.groupe-sos.org/wp-content/uploads/2023/11/Groupe-SOS-Consulting_-Rapport-dactivite-2022_compressed-2.pdf.
13 2026-403 du 26 mai 2026 relative à la simplification de la vie économique ; v. égal. Dossier Théma Institut ISBL juin 2026, Loi du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique. Sous couvert de simplification, une loi qui ouvre la voie à la dilution de l’ESS, au socialbashing du mécénat et à la dérive de la mesure d’impact imposée
14 C. Amblard, ESS 2027 : ne pas subir la simplification, s’armer politiquement ! Institut ISBL, édito. Juin 2026
15 Institut ISBL, « Impact social VS Utilité sociale : une question de valeur », préc.
16 Admical.org
17 C. Amblard, Fonds de dotation : l’outil de 2008 et le vieux récit du mécénat, Institut ISBL, édito. Avril 2026 : « C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler un vieux monde du mécénat. Non pas un monde nécessairement hostile à l’intérêt général, mais un monde qui continue de le penser depuis l’amont du financement, depuis les donateurs, leurs institutions, leurs véhicules et leurs formes de légitimation. Un monde dans lequel la générosité privée demeure, au fond, ordonnée à ceux qui l’exercent plus qu’à ceux qui en dépendent. Un monde aussi où l’on croit résoudre les tensions du capitalisme par son adoucissement moral, sans toujours interroger les rapports de pouvoir qu’il reconduit. Sous cet angle, l’intervention ne révèle pas seulement une préférence pour tel ou tel instrument ; elle laisse apparaître une conception du mécénat qui accompagne une organisation sociale ordonnée beaucoup plus qu’elle ne contribue à le transformer.»
18 Préc.
19 T. Jeantet, L’ESS doit accélérer face au capitalisme, Institut ISBL, 15 sept. 2025
20 T. Duverger, L’économie sociale et solidaire, Ed. La Découverte, févr. 2023





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