La liberté associative est érigée en principe constitutionnel depuis la décision du Conseil constitutionnel du 16 juillet 1971. Mais la liberté associative réelle qui consiste en la capacité des associations à exercer leurs fonctions de contre-pouvoir et de transformation sociale est fragilisée par une triple tension : la dépendance financière, la réglementation croissante et les tensions politiques contemporaines. Cet article examine ces trois dimensions de la fragilisation et pose la question de ce qu’une démocratie perdrait si ses associations cessaient d’être libres.
Le fondement : la liberté d’association constitutive de la démocratie
« La liberté d’association figure au nombre des principes fondamentaux reconnus par les lois de la République et solennellement réaffirmés par le Préambule de la Constitution ». Ce principe est formellement reconnu par une décision du conseil constitutionnel en date du 16 juillet 1971[1]https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/1971/7144DC.htm. Cette décision dresse un rempart contre « l’arbitraire ». Elle censure les dispositions de l’article 3 de la loi d’association adoptée le 23 juin 1971, par le Parlement qui tendait à soumettre la validité d’une association à l’intervention préalable des autorités administratives et judiciaires[2]« … loi modifiant celle du 1er juillet 1901 sur les associations. Il est ainsi instauré, à l’initiative du préfet, un contrôle a priori des associations par l’autorité … Continue reading.
Cette décision fondamentale doit être soulignée. En effet, l’histoire de l’association s’inscrit dans un parcours « tortueux » loin d’être évident[3]Pierre Rosanvallon. Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours. Paris, Éd. du Seuil, 2004. … Continue reading. La culture politique du 19ème siècle conçoit l’intérêt général comme exclusif de l’État qui se méfie des corps intermédiaires voulant représenter des intérêts collectifs[4]La loi Le Chapelier interdit tout rassemblement, corporation ou association d’ouvriers et artisans de même état et profession (14-17 juin 1791). L’article 291 du code pénal … Continue reading.
Aujourd’hui, la fonction démocratique de l’association n’est plus contestée. Elle s’articule et s’établit autour de trois axes :
- Médiation et représentation des intérêts
L’association organise et exprime des intérêts collectifs. Elle permet aux citoyens d’agir collectivement et de représenter les intérêts des groupes les plus vulnérables peu représentés dans le débat public.
- Contre-pouvoir et vigilance démocratique
L’association surveille l’action publique, interpelle les décideurs, saisit le juge. Elle pallie l’insuffisance relative des mécanismes électoraux à garantir la responsabilité des gouvernants en exerçant une vigilance démocratique que ni les partis politiques ni les médias ne peuvent assurer seuls[5]La vertu démocratique des contre-pouvoirs associatifs, Julien Talpin et Antonio DELFini, chercheurs au Ceraps (Université de Lille), Droits & Libertés N° 202, Juillet 2023 … Continue reading.
- Production de lien social et de capital civique
L’association crée des espaces de coopération entre citoyens qui rendent possible la vie collective et le capital social[6] sans lesquels le lien civique se délite. Elle participe comme acteur de la mise en œuvre des politiques publiques sociales en devenant une association gestionnaire[6]Robert Lafore, Le rôle des associations dans la mise en œuvre des politiques d’action sociale, informations sociales N° 162. … Continue reading.
Un principe fragilisé : une liberté associative réelle parfois entravée
La capacité des associations à exercer leurs fonctions démocratiques, de contre-pouvoir et de transformation sociale semble fragilisée par une triple tension : la dépendance financière, la réglementation croissante et les tensions politiques contemporaines. Cette fragilisation ne menace pas la démocratie protégée par la constitution, mais est susceptible d’appauvrir la force associative dans la construction d’un tissu civique solide et pérenne.
- La fragilisation par la dépendance financière[7]« Financement et fonctionnement du monde associatif : la marchandisation et ses conséquences » , quatrième numéro de 2023 de la RFAS, « … Les associations jouent aujourd’hui un rôle … Continue reading
Les associations « gestionnaires » du secteur des solidarités (social, médico-social, défense des droits, éducation, protection de l’enfance, aide aux migrants, …) dépendent principalement des dotations publiques administrées (de 60% à 90%)[8]Paysage associatif français : état des lieux, 2023 « … 144 000 associations employeuses concentrent en effet 92,5 % du budget cumulé du secteur associatif. Les secteurs humanitaire, d’action … Continue reading. La dépendance aux financements publics ne supprime pas la liberté d’association, mais peut introduire une « limitation » par la modération des prises de position critiques, l’évitement de certains sujets (autocensure), la priorisation des activités finançables sur les activités militantes. Cet état de fait peut conduire à une forme de « dépendance » sans contrainte qui limite la fonction « militante » de l’association. L’acteur publique sous la « rhétorique » de la crise budgétaire agite la menace de la baisse du financement[9]Thomas Chevalier , « Financements publics et limitation de l’autonomie des associations dans les quartiers populaires » sociologie, … Continue reading.
- La fragilisation par la réglementation croissante
L’inflation normative absorbe une énergie considérable parfois au détriment de la fonction militante. A titre d’illustration, une association gestionnaire du secteur médico-social consacre une part croissante de ses ressources humaines et de sa gouvernance à des obligations réglementaires : évaluations HAS, CPOM, EPRD, ERRD, plans pluriannuels d’investissement, rapports d’activité normalisés, indicateurs médico-socio-économiques, procédures qualité. Ces obligations sont légitimes et visent à protéger les personnes vulnérables et à garantir la bonne utilisation des fonds publics. Cependant leur accumulation progressive produit un effet d’éviction : le temps et l’énergie consacrés à la conformité ne sont plus disponibles pour la réflexion sur le projet, le plaidoyer et la mobilisation des bénévoles. La transformation des associations en prestataires de services « standardisés » s’oppose à l’identité et à la liberté militante dans un phénomène de « chalandisation du social »[10]Chauvière, M. (2007). Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation. La Découverte.
- La fragilisation à l’épreuve des tensions politiques
Le contexte politique s’inscrit dans une complexité croissante. Plusieurs impératifs entrent en tension (sécurité, transparence des financements, impératifs budgétaires, accords internationaux …) et s’articulent difficilement avec les impératifs associatifs. Ainsi, des demandes sociales parfois contradictoires s’exercent simultanément (plus de protection, moins de ressources) et sont difficiles à articuler avec le principe de la liberté associative[11]Protéger la liberté d’association d’un côté, garantir que les fonds publics ne soutiennent pas des structures aux finalités contraires aux valeurs républicaines de l’autre. … Continue reading.
La loi du 24 août 2021 qui instaure le contrat d’engagement républicain (CER) comme condition d’accès aux subventions publiques et aux agréments illustre cette problématique. Elle poursuit un objectif difficile à contester : s’assurer que l’argent public ne finance pas des structures dont les activités contrediraient les principes fondamentaux de la République. Cependant, sa mise en œuvre soulève des questions juridiques sur la limitation de la liberté associative[12]Le jugement du 2 juin 2026 du tribunal administratif de Lyon vient d’annuler une décision de refus de subvention endossée par la préfecture du Rhône dans le cadre d’une demande faite par … Continue reading. Par ailleurs, le Conseil d’État, dans un avis du 3 décembre 2020 exprime des préoccupations sur la compatibilité de certaines dispositions avec l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme relatif à la liberté d’association[13]Le contrat d’engagement républicain : Une atteinte à des libertés publiques fondamentales « …l’avis du Conseil d’Etat, rendu le 3 décembre 2020, qui suggérait de renoncer à qualifier … Continue reading.
Conclusion
La liberté d’association n’est pas menacée. Cependant elle est garantie par le conseil constitutionnel qui l’érige en un principe fondamental. Cependant est fragilisée par un contexte complexe et mouvant. La liberté d’association est un bien commun qu’il convient de défendre comme gage de la démocratie, force de la société civile et du lien civique. Elle porte la voix que personne d’autre ne porterait et ouvre des espaces d’expérimentation sociale.
Patrick Pozo président du GRIM, association gestionnaire du secteur médico-social
En savoir plus :
Patrick Pozo, Une responsabilité sans pouvoir réel, , Institut ISBL, mai 2026
Patrick Pozo, « Association : la perte d’une vision politique », Institut ISBL, juin 2023
References
| ↑1 | https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/1971/7144DC.htm |
|---|---|
| ↑2 | « … loi modifiant celle du 1er juillet 1901 sur les associations. Il est ainsi instauré, à l’initiative du préfet, un contrôle a priori des associations par l’autorité judiciaire… ». https://shs.cairn.info/magazine-cahiers-francais-2021-6-page-111?lang=fr |
| ↑3 | Pierre Rosanvallon. Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours. Paris, Éd. du Seuil, 2004. https://shs.cairn.info/revue-annales-2020-3-page-870?lang=fr |
| ↑4 | La loi Le Chapelier interdit tout rassemblement, corporation ou association d’ouvriers et artisans de même état et profession (14-17 juin 1791). L’article 291 du code pénal napoléonien prohibe toute association non autorisée de plus de vingt personnes (1810) |
| ↑5 | La vertu démocratique des contre-pouvoirs associatifs, Julien Talpin et Antonio DELFini, chercheurs au Ceraps (Université de Lille), Droits & Libertés N° 202, Juillet 2023 https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2023/11/DL202-Dossier-5.-La-vertu-democratique-des-contre-pouvoirs-associatifs.pdf[1] Sophie Ponthieux, Le capital social, repères 2006, La Découverte https://shs.cairn.info/le-capital-social–9782707147493?lang=fr |
| ↑6 | Robert Lafore, Le rôle des associations dans la mise en œuvre des politiques d’action sociale, informations sociales N° 162. https://shs.cairn.info/revue-informations-sociales-2010-6-page-64?lang=fr |
| ↑7 | « Financement et fonctionnement du monde associatif : la marchandisation et ses conséquences » , quatrième numéro de 2023 de la RFAS, « … Les associations jouent aujourd’hui un rôle majeur dans la mise en œuvre de l’action publique en France. Et c’est notamment à ce titre qu’elles sont largement soutenues par des financements publics … » https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2023-01/AAC%20Monde%20associatif.pdf |
| ↑8 | Paysage associatif français : état des lieux, 2023 « … 144 000 associations employeuses concentrent en effet 92,5 % du budget cumulé du secteur associatif. Les secteurs humanitaire, d’action sociale et de santé qui comptent une part importante d’associations de grande taille, concentrent 58 % du budget cumulé du secteur associatif… » https://www.associatheque.fr/fr/fichiers/etudes/paysage-associatif-français-associations-etat-lieux.pdf |
| ↑9 | Thomas Chevalier , « Financements publics et limitation de l’autonomie des associations dans les quartiers populaires » sociologie, https://shs.cairn.info/revue-sociologie-2022-4-page-439?lang=fr#s2n6 |
| ↑10 | Chauvière, M. (2007). Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation. La Découverte |
| ↑11 | Protéger la liberté d’association d’un côté, garantir que les fonds publics ne soutiennent pas des structures aux finalités contraires aux valeurs républicaines de l’autre. Ces deux exigences sont toutes deux légitimes. Leur articulation dans la loi n’est pas toujours équilibrée. |
| ↑12 | Le jugement du 2 juin 2026 du tribunal administratif de Lyon vient d’annuler une décision de refus de subvention endossée par la préfecture du Rhône dans le cadre d’une demande faite par l’association environnementale, ancienne branche locale d’Alternatiba, auprès du Fonds pour le développement de la vie associative (FDVA). https://institut-isbl.fr/derriere-les-defaites-judiciaires-du-contrat-dengagement-republicain-la-persistance-dune-conception-princiere-de-la-subvention/ |
| ↑13 | Le contrat d’engagement républicain : Une atteinte à des libertés publiques fondamentales « …l’avis du Conseil d’Etat, rendu le 3 décembre 2020, qui suggérait de renoncer à qualifier de contractuel l’engagement républicain dès lors qu’il n’était le produit d’aucune négociation mais constituait l’expression de la seule volonté de l’autorité administrative… » https://vigie-laicite.fr/le-contrat-dengagement-republicain-une-atteinte-a-des-libertes-publiques-fondamentales/ |








